LLPJ 179 : La drôle histoire d'un Gabelou des Ponts Jumeaux

Nous sommes en 1980, dans un village aux confins du département de la Haute-Garonne, aux frontières du Gers et du Tarn et Garonne : un  couple de passionnés d’histoire s’intéresse à un lot de cartes postales exposé lors d’un vide-greniers. Éditées en nombre durant la Grande Guerre, elles n’avaient pas vraiment une grande valeur importante, et furent un temps oubliées par nos historiens. Jusqu’au jour où la dame les retourna… et les lut une à une. L’auteur de cette correspondance écrivait à un ami, un collègue, mobilisé en 1914 dans l’est de la France près de Verdun. Ces textes écrits en prose, parfois en vers, en bon français ou en occitan, ont ému notre lectrice. Chaque lettre était datée, classée et signée. Parfois un nom, une adresse, une anecdote du quotidien de son auteur permirent à cette dame d'en savoir plus sur l’identité de l’auteur. Il s'appelait Bernard Auriolle et était domicilié à Toulouse dans le quartier des Minimes. Il était gabelou, comme son ami du front, en poste au bureau de l’octroi  proche du mur de ronde, entre les Ponts-Jumeaux et la Salade. Ce courrier n’était plus anonyme, il devait être rendu à la famille ! Des « Auriolle » résidant toujours dans le quartier des Minimes, il fut facile à cette dame de retrouver des descendants de Bernard: deux frères, ses petits-fils. Notre historienne leur remit tout le courrier accompagné d’une longue lettre explicative. Nous étions alors en 2001. Une fois de plus, tout ce courrier disparut dans un tiroir ou un placard. Notre histoire aurait pu s’arrêter là. Mais en 2023 la fille d’un de ces deux frères retrouva, bien rangée dans une pochette, toute la correspondance de son arrière-grand-père Les cartes postales étaient accompagnées de la lettre expliquant l’origine de cette trouvaille et le nom de son auteur : Madame Claudette Gilard, résidant dans le quartier des Sept- Deniers.  Quant à moi, j’ai retrouvé cette belle histoire dans le journal Actu Toulouse, dans un article publié le 11 novembre 2023. Claudette Gilard m’a assuré de la véracité de cette aventure qui a commencé en 1980 dans  le village de Launac dans le nord-ouest du département. Là où fut trouvé ce courrier écrit à partir de 1914 par un gabelou des Ponts Jumeaux résidant dans le quartier des Minimes et récupéré par une historienne des Sept-Deniers. Celle-ci le restitua aux héritiers de Bernard Auriolle vivant toujours aux Minimes. Ainsi fut bouclée cette histoire qui  réapparaît aujourd’hui à travers ces quelques lignes.

Merci à  Claudette Gilard

 

LLPJ 178 : Page blanche

Assis sur ce banc qui a résisté aux outrages du temps, qui a connu toutes les joies et les peines de nos quartiers, je ne vois aujourd’hui qu’une simple page blanche. Tous mes personnages m’ont quitté. Mes textes d’Emile auraient-ils déplu ? Aurais-je trop parlé ? Même le port  me tourne le dos. Une seule péniche semble me sourire, celle de Claude…Nougaro.

Claude, toi qui as la rime dans la peau, toi qui sais si bien jouer avec les mots, pourrais-tu me guider pour noircir cette page blanche, toi qui es blanc de peau et qui regrettes de ne pas être noir comme Amstrong pour pouvoir chanter l’espoir. Pour moi, écrire, ce n’est que pour faire aimer ma ville et le quartier des Minimes avec ses briques rouges et l’eau verte du canal du midi.

Ô moun païs, ô Toulouse, ma ville, ma belle ville. Claude, si je savais le faire, j’irais chanter sous ton balcon “con” com’ Roméo à sa Marie-Christine. Mais tu verras, tu verras, une petite fille en pleurs devoir tourner la page. Du quartier des Minimes, où même les mémés aiment la castagne, tu verras, amarré à son port, le bateau qui te ramena de "Nougayork". Ce bateau où tes amis viendront faire des "bœufs" sur un air de jazz et de java. Le même où tu verras Cécile, ta fille, faire vivre ton nom, Nougaro, pour toujours.

Ô Claude, ma page s'est noircie, mon cœur s’en réjouit. Claude, je n’ai pas ton talent pour associer les mots mais, de quelques-uns de tes vers, j’ai pu modestement composer ce centon*.

Claude Nougaro a enregistré  plus de deux cent cinquante chansons.  Il  a écrit la musique ou les paroles ou adapté quelques quatre-vingt morceaux.

*Centon : texte composé avec des morceaux pris dans d’autres textes

LLPJ 177 : OSCILLATION AU BORD DE L'ABÎME*, 30 JUILLET 1914

 Jeudi 30 juillet 1914, six heures trente. Guillaume, comme chaque matin, quitte la Cité Ouvrière pour rejoindre son poste de travail à l’arsenal, comme il le fait depuis plus de vingt ans. Il a l’habitude de prendre la Dépêche du Midi auprès du vendeur de journaux qu’il croise souvent sur les allées Armand Duportal, mais uniquement lorsqu’il y a l'article de Jaurès*, comme en ce jour du mois de juillet 1914.  – « Monsieur, il y a votre article aujourd’hui ». Guillaume lui tend un sou, le prix du journal. En fin de semaine, il lui fait toujours cadeau d’un sou de plus pour le remercier. Son quotidien en poche, il va travailler. L’article, il le lira à la pause de midi. Depuis le vingt-huit juin et l’assassinat du prince François- Ferdinand d’Autriche, une odeur de poudre flotte sur une bonne partie de l’Europe. Les relations entre la France et l’Allemagne se dégradent. Un conflit semble inévitable. Jean Jaurès voudrait que les gouvernements négocient pour éviter une guerre, mais son dernier article de ce jeudi est très pessimiste. Guillaume avait rencontré Jean Jaurès le 20 mai 1891. Ce jour-là, Jaurès, alors conseiller municipal délégué à l’Éducation, était venu, avec le président de la République Sadi Carnot, en visite à Toulouse pour inaugurer l’école de l’Embouchure*. Guillaume n’est pas un inconnu pour les autorités municipales. C’est lui qui, un an plus tôt, avait été à l’origine d’une révolte ouvrière à l’intérieur de l’usine à gaz de la rue du Béarnais. Depuis, Guillaume et Jaurès se croisaient régulièrement comme ce 12 juillet 1892 où, avec le maire du moment, Camille Ournac, ils avaient inauguré la Bourse du Travail. Parfois, Jaurès l’invitait dans ce petit café près de chez lui sur la place Saint Pantaléon* où, devant un verre d’absinthe*, « la fée verte » comme l’avait baptisée Verlaine qui en usait et en abusait, pour discuter des problèmes politiques du pays. Samedi 1er août, le journal avait tardé à être imprimé. A la une, la photo de l’affiche qu’on pouvait lire dans toute la ville et dans toutes les villes du pays : “ Ordre de mobilisation générale”. Et la Une du dimanche 2 août n'était pas plus joyeuse et fit frémir Guillaume : « Ils ont tué Jaurès ». Guillaume comprit que les jours à venir seraient noirs. Cet homme, défenseur de la paix, avait été assassiné et cette guerre qui s'annonçait allait lui prendre son fils. “ L’affirmation à la paix est le plus grand des combats. L’humanité est maudite si, pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement”

 *1 Jean JAURÈS De 1887 à 1914 Jean Jaurès a écrit plus de mille trois cents articles que La Dépêche a publié chez PRIVAT. Le dernier ”Oscillation au bord de l’abîme” a été diffusé le 30 juillet 1914, la veille de sa mort.                                                                                                 
*2 Aujourd’hui école des Amidonniers                                                                                              *3 Elle devient place Salengro de 1936 jusqu’en 1940, puis définitivement Salengro en 1945
*4 Le 31 juillet 1914 Jaurès est tué par Raoul Villain. Le 2 août, la France entre en guerre, Villain est arrêté, mis en prison toute la durée de la guerre. Jugé en 1919, il est acquitté. Il meurt assassiné à son tour à Ibiza en Espagne en 1936.

LLPJ 176 : La cité d'Orgueil

 « La construction de la Cité Ouvrière n'a tenu qu’à un cheveu » (Écrit autour d’un événement planétaire)

En ce milieu de printemps 1864, les prémices d’un bel été ont déjà blondi les épis de blé dans les champs autour du château. C’est ce jour du samedi 14 mai qu’a choisi le Comte pour aller, une nouvelle fois, sur ses terres aux portes de Toulouse. Il doit y rencontrer Anselme Campistron, l’arpenteur qui avait participé au tracé du Canal Latéral inauguré huit ans plus tôt, en 1856. Cette propriété était bien loin du château familial, et peu rentable, sur des terres marécageuses héritées d’un lointain cousin, un Capitoul du nom de Laurent de Puybusque. Depuis bien longtemps, il avait imaginé de transformer ces friches en un village à la disposition des employés des entreprises voisines. Anselme Campistron était déjà à l’ouvrage, plantant un piquet de bornage, rectifiant une mesure sur un plan qu’il s’empressa de présenter au Comte. Celui-ci le remercia du travail réalisé mais il doutait encore. Avait-il fait le bon choix ? Ses idées étaient toutes nouvelles. Devait-il s'enorgueillir d’un tel projet ? A peine avait-il était diffusé par des indiscrétions de certains, que des voix s’élevaient contre une telle utopie. À leur tête, un certain Marcel Ceren avocat au barreau de Toulouse plus connu sous le pseudonyme de ” l’Ermite de Lalande”. Mais c’est surtout son avenir en politique* que le Comte voulait se protéger. Il passa la journée avec l’arpenteur à imaginer ce que serait ce lieu dans quelques années si son plan se réalisait. Dans la calèche l’ayant conduit du Lherm, un frugal repas avait été amené et ce n’est que fort tard, à la nuit tombée, qu’il prit congé d’Anselme Campistron. L’arpenteur le sentant inquiet, osa le questionner, croyant à une erreur dans ses calculs.

“ Non ! lui répondit-il. Je me pose encore la question de savoir si je n’ai pas commis une erreur. Mais à cette interrogation, personne ne peut me répondre, si ce n’est peut-être le ciel, s’il y a vraiment quelqu’un là-haut”.

Le Comte prit congé de son hôte et monta dans son fiacre au moment même où  le ciel, déjà dans l’obscurité, s’illumina comme en plein jour au passage d’une énorme météorite** affolant les chevaux attelés. Il resta un moment figé, sans voix. Quant à l'arpenteur, il se retrouva assis sur le marchepied de son véhicule les yeux encore fixés sur ce qu’il venait de voir. Remis de ses émotions, le comte se tourna vers son invité :  « Eh bien, mon cher Campistron, la voilà, ma réponse. Dès demain, au travail. N’attendons pas un jour de plus ! »

Ainsi, la construction de la Cité ouvrière n’aura tenu qu’à un cheveu, un cheveu de… Comète

Entre 1865 et 1870 les terrassements furent achevés, les premières maisons construites. En 1875 la Cité comptait 400 demeures et 2500 habitants.

*Le Comte de Brettes Thurin fût député de la Haute Garonne de 1871 à 1876

**Le 14 mai 1864 une énorme météorite traversait le ciel toulousain et allait s'écraser en plusieurs morceaux sur la commune d’Orgueil proche de Montauban, d’où son nom de baptême : “ La météorite d’Orgueil”. Elle est régulièrement étudiée, depuis le dix-neuvième

Siècle, par des spécialistes du monde entier, notamment de la NASA. Elle serait contemporaine de la formation du système solaire.

LLPJ 175 : Le monde à l'envers

La trêve, accordée par le vent d’autan, a laissé les eaux du bassin sans une ride reflétant  les dernières péniches encore à quai, ainsi que le chef d’œuvre de Lucas qui, ainsi tourné, semble vouloir s’accaparer les eaux venues de méditerranée pour les conduire, sans tarder, vers la mer océane.

Se pourrait-il  que ce monde à l’envers puisse nous faire remonter le temps pour aller à la rencontre de ces gens qui firent notre histoire, l’histoire de notre quartier ? Assis sur ce banc, rescapé de ce temps lointain, je regarde ce miroir où mon visage se reflète en filigrane. Je voudrais y rencontrer ces milliers d’ouvriers venus de toute la région à l’appel de Monsieur Riquet pour creuser ce chef d'œuvre d’ingéniosité, et leur dire que de leur travail est né, sur des terres incultes, un lieu de vie et de rencontre. Peut-être vais-je croiser Jacque Marcaillou, ce pêcheur toulousain qui osa braver les combats sur les Ponts Jumeaux en ce jour de 10 avril 1814, pour aller pêcher dans Garonne et sauver la vie du chef des armées anglaises. J’aimerais y voir  les premiers supporters de ce club de rugby qui un jour de 1912 gagnait son premier titre de champion de France, et pouvoir leur dire que nous venions de fêter, sur la place du Capitole, le vingt-quatrième bouclier. Et tous ces gens qui font mes petites histoires : le Pelharot et la Berthe, Petit Pierre et Jacou et ses cannes à pêche, monsieur Loze l’ami de ces jeunes, la dame de la Cité, monsieur et madame Galey les barquiers et ce brave curé anglais, ou peut être irlandais, venu se perdre ici on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’il fut un des  premiers  supporters du Stade Toulousain. Tous ces gens : pouvoir les rencontrer et oser leur dire ce que nous avons fait de leur belle cité où ils vivaient si heureux ?

LLPJ 174 : Allo!... Ici Radio Toulouse

 Assis sur un banc de la ZAC des Pont-Jumeaux, je regarde nos jeunes lycéens, nos étudiants et nos bureaucrates descendre du bus qui les ramène du centre-ville vers le quartier. Après un dernier “Merci, au revoir” adressé au chauffeur (une spécialité toulousaine), tout ce beau monde rentre chez lui le téléphone à la main, les écouteurs sur les oreilles. Et la veillée du soir se poursuivra devant les écrans.

Je me surprends à me remémorer ce qu'étaient nos soirées lorsque nous rentrions de l’école dans les années cinquante. La télévision n’était pas encore entrée en masse dans les foyers. Après le repas du soir, c’était le moment des distractions en famille, ou des devoirs pour les plus vaillants… me semble-t-il.  Oui, mais il y avait ce vieux poste « TSF », comme on disait alors. Et le grand-père assis devant, les yeux fixés sur le cadran des ondes, sans dire un mot, comme si quelque chose d’important allait sortir de la boîte. Mais à l’heure prévue l’on entendait : “ Allez, Jeanne arrête de faire la vaisselle, ça va commencer.”  

Et si en élève studieux, je me permettais de lui demander : “ Pépé, je peux te lire mon devoir ?”, j’avais souvent droit à : ” Boudiou ce « gaffet », toujours les études ! Arrête cinq minutes, viens écouter la radio”  Et les premières notes de musique de l’orchestre de Jean Bentaberry résonnaient dans toute la maison et toutes les autres maisons de la cité. Jean Bentaberry, un musicien basque venu s’installer à Toulouse, avait découvert cette radio locale  fondée en 1925 par un jeune journaliste, Jean Trémoulet, aidé par un commerçant toulousain, Léon Kierzkowsk. Jean Bentaberry en fut rapidement un des piliers avec son orchestre de bal champêtre qui jouait en direct dans les studios de la radio  situés rue de Metz, dans la boutique de Kierzkowski. Mais ce que les auditeurs attendaient dans toutes les maisons de la région, c’était l’arrivée, sur les ondes, de la Catinou et de son compère Jacouti, personnages créés par Charles Mouly, alors responsable des programmes de Radio Toulouse. Et là, c’était de longs moments de rigolades, d’histoires racontées dans cette langue, ce patois toulousain que tous encore dans les années soixante pouvaient comprendre. Ainsi se passaient les soirées, les yeux fixés sur un poste sans image mais qui hypnotisait tout le monde. Catinou et Jacouti étaient devenus des héros que tout le monde reconnaissait par leur voix mais aussi dans les rues lorsqu’ils partaient en tournée sur les routes du midi. Quant à Mingecèbes, leur village, il est toujours aussi célèbre de nos jours*

Si vous demandiez au grand-père le nom d’un couple célèbre, il vous répondait, sans hésiter « Catinou et Jacouti ! » plutôt que Pierre et Marie Curie. La technologie des ondes a peu à peu évolué jusqu’à nos jours, transformant nos méthodes  pour communiquer, s’informer, se cultiver et rire. À certaines périodes difficiles, cela a bien servi  à bon nombre de gens… 

*Mingecèbes  le village de Catinou et Jacouti, dans les histoires écrites par Charles Mouly, existe vraiment. C’est un hameau du village de Saint Lys, où chaque année depuis 1995 des manifestations sont organisées pour honorer le souvenir de ces deux célèbres personnages. 

LLPJ 173 : Le miracle de Noël

 Cet hiver 1919 est bizarrement doux. Dans la cité, la température est descendue rarement en dessous de dix degrés en plein après-midi. Tous les éléments de la nature semblent s’être mis d’accord pour faire oublier à  toutes les veuves et orphelins ces quatre années de peur, de douleur et de larmes.  

Jeudi 24 décembre, la chapelle de la cité est trop petite pour recevoir tous les voisins venus se souhaiter un joyeux Noël. Francine est arrivée la première, avec son fils, Petit Louis. C’est elle qui seconde monsieur le curé avant l’office. Elle envie tous ces gens heureux d’avoir retrouvé un être cher et qui réconfortent ceux qui ne retrouveront pas le leur. Son mari avait été incorporé dès les premiers jours de la guerre, la laissant seule avec son fils né à la veille de Noël 1913. 

La messe terminée, tous rentrèrent dans leur foyer pour finir la soirée en famille. Francine rentra chez elle, bien triste. C’était l’anniversaire de Petit Louis. Six ans, déjà... Elle n'avait rien à lui offrir que cette orange de Noël que lui avait donnée l’épicier. 

La nuit était douce pour un vingt-quatre décembre, et les rues sans une âme qui vive, si ce n’est… cette silhouette à l’angle de la rue de la chapelle et de la rue transversale. Elle semblait les regarder, les attendre. Et plus elle s'avançait vers cette ombre, et plus Francine se sentait défaillir. Quatre longues années sans une nouvelle, quatre ans à le croire mort. Était-ce possible ? 

"Bonsoir Francine !" 

Elle n’eut nulle envie de lui demander « pourquoi ce silence pendant tout ce temps ? ». Son homme été rentré. Petit Louis avait retrouvé son père le jour de son anniversaire. C’était là son plus beau cadeau. 

LLPJ 172 : Une histoire de foulard

Un foulard, quoi de plus ordinaire qu’un foulard ? Ce morceau d’étoffe est l’apanage de l’homme depuis des siècles, et l’objet de tant de controverses… Il peut être « de luxe », griffé par un grand couturier et porté par ces dames de la « Haute” ou par quelques “Bobos” qui auront soin de mettre en évidence la marque de fabrique. Il est l’objet de conflits lorsqu’il est le signe d’une obédience religieuse. La mode du bandana l'a mis autour du cou ou de la tête de nos jeunes. Le basque  ne sort jamais  sans le sien, d’un rouge écarlate, et le corse vendrait cher sa peau pour celui portant la tête du maure. Celui que je détaille, posé devant moi, est usé par le temps. J’en distingue nettement la trame de la toile. Ses couleurs fanées par tant d’histoire sont encore visibles. Quatre-vingts ans qu’il n’a pas vu le jour. Avril 1939, la guerre d’Espagne s’achève. La France, Toulouse, et notre quartier (les Sept-Deniers) * voient arriver des républicains espagnols qui n’ont plus d’autre d’alternative que d’être condamnés à mort, dans leur pays, par le nouveau pouvoir en place ou bien de traverser les Pyrénées. C’est l’un de ces révolutionnaires qui, par un jour de mai 1939 vint s’installer  dans la cité Madrid, lieu de repli de ces gens fuyant l’Espagne franquiste, la Retirada. Il ne sortait jamais sans son foulard rouge et noir autour du cou, symbole de ces trois ans de guerre et de souffrance. En septembre, la France entre en guerre contre l’Allemagne nazie. La trêve n’aura  été que de courte durée pour certains de ces Espagnols qui se mobiliseront pour défendre notre pays, leur pays d’accueil. Alors, pour eux, plus question d’exposer des signes extérieurs de leurs opinions. Le foulard fut confié à la sœur de notre révolutionnaire, venue elle aussi se réfugier chez nous, lui faisant promettre de bien le cacher afin d’éviter de sérieux problèmes avec la milice locale et les armées allemandes qui avaient envahi Toulouse dès 1942. Août 1944 : Toulouse est libérée. Ni le frère ni la sœur ne furent inquiétés. Les drapeaux tricolores remplacent les croix allemandes. Dans la cité Madrid, ils cohabitent avec les bannières de l’ancienne république espagnole. Et plus personne ne reparla du foulard. La jeune fille se maria ; la valise dans laquelle elle avait dissimulé l’objet   la suivit dans tous ses déménagements sans dévoiler son secret. Au crépuscule de sa vie, mettant de l’ordre dans ses papiers, elle découvre dans le double fond d’une vieille malle, protégé par une enveloppe, le foulard plié en quatre. Elle l'avait rangé précipitamment un peu avant 1942. Elle le détaille près de quatre-vingts ans plus tard pour la première fois : partagé en deux en diagonale, moitié rouge moitié noir. Et quelques lettres de part et d’autre : CNT pour Confédération Nationale des Travailleurs, AIT pour Association Internationale des Travailleurs et FAI, Fédération Anarchiste Ibérique. Et dans un angle, comme une icône, le visage d’un homme, son nom « B » pour Buenaventura Durruti, une date, « 20.11.36 », la date de sa mort. Aujourd’hui le foulard est dans son cadre. Un jour, peut être rejoindra-t-il  le musée de la Résistance. 

LLPJ 170 : La fèbre del dimenge als Ponts Bessons !

(La fièvre du dimanche aux Ponts-Jumeaux*)

Imaginez, dans notre quartier, un complexe festif avec sa salle de spectacles, son dancing, son cinéma, son bar, son restaurant. De nos jours, peut-être que cela déplairait  à un bon nombre de riverains soucieux de leur tranquillité et voyant arriver, surtout en fin de semaine, une foule de fêtards. Et si à cela vous rajoutez quelques milliers de supporters du Stade Toulousain, on peut comprendre les craintes des habitants du quartier. Pourtant c’est ce que vécurent nos  parents, grands-parents, arrière-grands-parents durant des décennies. Mais eux, ils attendaient le dimanche avec impatience pour profiter des quelques heures de folie qui ont, encore un temps, profité à notre génération.

En 1895, le limonadier Louis Castille ouvre un bar restaurant à son nom, au 156 des allées de Barcelone**. Bien vite, cet établissement se fait une réputation pour la qualité de sa cuisine qui attire de nombreux toulousains. À deux pas de là, se trouvait “l’Eldorado”. Au début du vingtième siècle une telle salle, avec sa piste en ciment caoutchouté, était une innovation. On y pratiquait du  patinage à roulettes, du “skating “ comme l’on disait déjà à l’époque. Peut-être l’ancêtre de notre skate-park d’aujourd’hui. Construit en bois, il fut détruit par un incendie en 1910. Il sera remplacé, quelques années après, par un autre dancing, « le Moulin de la Chanson », qui attirera la jeunesse des quartiers voisins et du tout Toulouse  jusque dans les années soixante-dix. Dès les années quarante, le bar « Le Castille » s'agrandit d'une salle de cinéma. Tout près de là, une autre salle de bal, « le Calypso”, était réservée à la bourgeoisie locale. Et quel plaisir pour tout ce joli monde, à la sortie du spectacle, de traverser le canal pour aller déguster quelques sucreries chez « Catalini » comme le faisaient tous les enfants à la sortie des classes dans la semaine !

 *In English : « The sunday fever at the twin bridges ».

 * * Barcelone : ce nom a été donné aux allées en 1913 à la suite de la visite des conseillers municipaux et du maire de Barcelone à Toulouse.

LLPJ 169 : Combat de coqs

Qu’ils soient mots doux où moqueries, nos petits noms entraînent des conséquences surprenantes, comme parfois de se transmettre comme un héritage. Il y a les surnoms “mignons”, les diminutifs, ou les expressions données par un membre de la famille aux personnes que l’on aime. Cela perdure depuis le moyen âge. Nos comtes de Toulouse étaient souvent surnommés « le vieux », pour le père et « le jeune » pour le fils lorsque les deux étaient vivants. Je vous ai parfois parlé de ce jeune de la cité que l’on appelait “Petit Louis” certainement à cause de sa petite taille. Mais la plus belle histoire dont je me souviens, c’est celle de ces deux amis qui avaient été baptisés des plus jolis surnoms. Le premier était le fils d’un couple de portugais habitant la cité depuis de nombreuses années. On l’appelait “Galito”. Le second, toulousain de la quatrième génération avait été affublé du joli sobriquet de “Pichou poul”

Pure coïncidence où bon vouloir des parents, “Galito’ peut être traduit par ”petit coq” et “pichou poul” par “petit poulet”. Bien qu’amis depuis toujours, il est vrai que leurs rencontres ressemblaient souvent à des combats de coqs. Lors d’une veillée où les deux familles étaient réunies, les deux copains demandèrent : « pourquoi ces noms ? ». Le toulousain expliqua que le poulet était le petit du coq et le coq le symbole de la France.” On dit, rajouta le père, qu’à l’époque gallo-romaine, les mots gaulois et coq se disaient “gallus” et que certaines monnaies dites gauloises étaient frappées d’un coq. Le portugais expliqua l’histoire du coq portugais. ”Chez nous le coq est le symbole de la justice : un jour, il y a fort longtemps, un pèlerin se rendant à Saint Jacques de Compostelle fit halte dans la commune de Barcelos dans la province de Braga. Dans la nuit, des vols furent commis chez plusieurs habitants. Et l’accusation se porta sur le seul étranger présent ce soir-là. Comme le pire des criminels, il fut condamné à être pendu. Pour sa dernière volonté, il demanda à voir le juge. L’homme le reçut alors qu’il s'apprêtait à déguster un coq des mieux cuisinés ». ”Monsieur le juge, si je suis innocent, ce coq ressuscitera et viendra chanter sur l'échafaud qui m’aura pendu.” Le juge sourit mais accepta de laisser tranquille le volatile le temps de l’exécution. Le pèlerin fut pendu mais dans les minutes qui suivirent un coq vint chanter en haut de la potence. 

Alors nos deux jeunes amis, fiers de leurs petits noms, se promirent de ne plus se quereller et de porter haut les couleurs de leurs pays.

LLPJ 168 : La légende de Garonne

Assis sur un de ces bancs de pierre dont je n’ai jamais pu déterminer ni l’âge ni le nom de l’inventeur, adossé au bas-relief que François LUCAS sculpta de 1773 à 1775 contre ce double pont œuvre de Joseph Marie SAGET*, je m’efforce d’imaginer la vue qu’ils pouvaient avoir sur Garonne au temps où la voiture n’existait pas.

Garonne : qui pourrait dire « je vais pêcher, nager à Seine, à Loire, à Rhône » ? Tout le monde crierait, au moins dans le nord du pays, au sacrilège de la langue française.

A Toulouse, appeler notre fleuve : « la »  Garonne, c’est insulter cette belle dame. Ici, nous allons pêcher « à » Garonne, nager « à » Garonne… chez Madame Garonne.

Car Garona, “ la rivière qui coule dans les cailloux”, c’est la fille de  Pyrène, la déesse des sources.

Fiancée à Hercule, Pyrène  ne put survivre au départ de son amoureux parti achever ses travaux que lui avaient imposés les dieux. De ses pleurs incessants surgit depuis l'œil de Jupiter un torrent plus fougueux que les autres, emportant dans la plaine rochers et alluvions. Ainsi naquit** Garonne, des pleurs de sa mère.

Quand Hercule revint, il ne trouva que le cadavre  de sa belle. Alors il dressa sur son corps un mur de rocailles si haut que l’on pouvait l’apercevoir  de tous les endroits de la Méditerranée. Au pied du Canigou, il  installa Cerbère, le chien à trois têtes ramené des enfers, pour en défendre l’accès.

Ainsi naquirent Pyrénées et Garonne, les protégées des dieux.

 

*Directeur des travaux de la Province du Languedoc dans les années 1770.

**Garonne naît de deux sources, une venant du Pla de Béret, l’autre de l’Aneto, en  traversant d’abord le Trou du Toro et se mariant à la seconde  à l’Uell de Joeu, L’Œil de Jupiter, dans le val d’Aran.

LLPJ 167 : Le pelharot* millionaire

La richesse de certains, c’est comme le miroir aux alouettes. Elle attire un bon nombre de personnes  qui sont convaincues, elles aussi, de faire fortune. Mais combien resteront miséreuses au service de quelques millionnaires ? Or, parfois la vie nous réserve de drôles de surprises.

Avec l’installation de nombreuses entreprises industrielles, nos quartiers accueillirent quelques étrangers venus des pays voisins. C’est ainsi qu’un jour, dans ce qui restait d’une ancienne ferme du quartier, deux  italiens s’installèrent, persuadés de faire fortune dans notre pays. Le premier, très adroit de ses mains, proposa ses services pour des travaux de maçonnerie. Très rapidement il s’imposa comme un véritable patron et créa sa propre entreprise. Sur le principe que « rien ne se perd, tout peut servir », il récupérait, une fois les chantiers réglés, tout ce qu’il pouvait réutiliser. Et ainsi, au fil des ans, il se créa à peu de frais et pour son propre compte un joli patrimoine immobilier. Son ami, très peu bricoleur mais ayant la bosse du commerce, voyant l’intérêt de récupérer, comme son ami, tous ces déchets en apparence inutilisables, se lança « à faire le pelharot ». Tout ce qui pouvait être revendu, il le ramassait, quitte à dérober ce qui pouvait paraître comme abandonné !

Pour lui, la richesse semblait bien plus longue à venir qu’à son ami le maçon.

Mais parfois la vie vous dirige vers de drôles de chemins. En 1914, la guerre mobilisa tous les hommes en âge de se battre, et les femmes remplacèrent leurs maris dans des entreprises (d’armement, principalement).

La matière première, le métal, vint à manquer. Au point que l’on décida de  fondre des cloches, des statues en fonte, etc…Notre pelharot compris rapidement qu’il lui fallait changer de catégorie. Avec son compère le maçon, qui ne vivait plus que des revenus de ses maisons, ils parcouraient la campagne en véhicule automobile, récupérant tout ce qui ressemblait  à des métaux. 

L'armistice signée, notre pelharot devenu le spécialiste dans les métiers des métaux, créa sa propre société qui, au fil des ans, devint une des plus importantes de la région. Et ainsi notre pelharot devint millionnaire, un notable reconnu de tous dans la cité.

 

En 1914-1918, plusieurs grands noms qui aujourd’hui sont cotés en bourse voire au CAC40, profitèrent des besoins de guerre pour s’enrichir. Ainsi Renault, Peugeot, Citroën, mais aussi Dassault ou Michelin vont tripler leur chiffre d’affaires sans réduire leurs marges, cela au nom de « l’effort de guerre ».

LLPJ 166 : L'hirondelle du faubourg.

 

Un rayon de soleil matinal me fait espérer l’arrivée du printemps. Il est loin le temps où les beaux jours étaient annoncés par des volées d’hirondelles venues nicher sous les toits des maisons de la cité. Elles s’installaient là jusqu’à la fin de l’été, servant de baromètre à nos jardiniers suivant leur vol dans le ciel. Aujourd’hui, il s’en est fini de nos trottoirs blanchis par leur fiente. Les quelques téméraires qui osent s’aventurer dans nos villes se cantonnent dans les secteurs encore peu construits, évitant nos quartiers et leurs hautes demeures.

Si ces beaux volatiles arrivaient chez nous au cours du mois d’avril, les autres hirondelles dont je vais vous parler, elles, étaient ici à demeure. Elles se tenaient aux carrefours* des allées se croisant sur les Ponts-Jumeaux. Leurs cris étaient aussi stridents que ceux du magnifique oiseau noir et blanc ! Et leurs ailes aussi belles, ces grandes capes noires de nos braves policiers qui faisaient la circulation par tous les temps. Mais de là à les appeler de ce nom d’oiseau, c’est aussi pour une autre raison, moins connue…

En 1901, le préfet de Paris, un certain Louis Lépine, dota la  police de Paris d’une brigade équipée de bicyclettes pour assurer la sécurité de la capitale. En 1885, une entreprise qui deviendra plus tard “Manufrance” créa un vélo sous la marque « l’Hirondelle ». C’est cette bicyclette qui va équiper nos gardiens de la paix. Notre police… à vélo, et aussi les soldats de la guerre de 1914 en partance pour le front… à vélo, et les ouvriers des entreprises des Amidonniers pédalant tous les jours pour se rendre au travail… à vélo. La petite reine avait envahi la vie de ces gens  au début du  vingtième siècle. De quoi rendre jaloux aujourd’hui beaucoup de défenseurs de ce mode de transport. Mais cela est une autre histoire.

E.G.

*En 1950 on disait ici : “ l’Hirondelle du carrefour”

Nous venons de l’apprendre : Claudette Gilard vient de sortir son dernier livre "Lettres et dessins d’un gabelou toulousain", un album de cartes postales oubliées, adressées à Bernard Auriolle, employé de l’octroi des Ponts-Jumeaux de Toulouse, à son ami Julou, soldat au front (livre vendu par Mémoire de Maubec en Lomagne, copier le lien mml82.jimdoweb.com). Claudette Gilard a déjà écrit "Les Femmes de Beaumont-de-Lomagne devant la justice au XVIIIe siècle" ou "Chez les potiers de Cox et de Lomagne", coécrit avec son époux. "Prosper, En Naoua de Lomagne" a été coécrit avec Matthieu Renard et aussi "Marguerite, sage-femme à Mauvezin". 

LLPJ 165 : Le bonheur de vaut que s'il est partagé.

Assis sur ce banc qui a dû inviter à s’asseoir des gens comme Pierre-Paul RIQUET ou François LUCAS alors qu’il sculptait le bas-relief, j’imagine la sortie des supporters du Stade Toulousain un jour de 1912 sur les Ponts-Jumeaux, partageant leur bonheur de recevoir un premier bouclier de Brennus. Une image qui  me rappelle cette histoire de la cité que me raconta un jour ma grand-mère. En ce temps-là, dans les champs le long de ce chemin Notre Dame*, que j’ai souvent cité, s'était installé un pauvre hère. Chaque matin il allait sur le bord de Garonne ramasser les morceaux de bois que les eaux du fleuve déposaient sur les berges. Chargé de son fagot, il remontait le chemin, toujours joyeux. Et plus sa charge était lourde et plus il était heureux. Un matin d’automne, il chuta sur la route rendue glissante par des pluies abondantes. Il se redressa d’un bond, rassemblant rapidement les bouts de bois répandus sur le sol, mais tout cela dans un immense éclat de rire. Passait par là un noble personnage surpris de voir cet être rouler cul par-dessus tête, et très amusé de cette situation. « Mon ami, tu es tombé, tu t’es fait sûrement mal et cela te met le cœur en joie ?” “Oui mon bon monsieur. Ce sont tous ces gens autour de moi qui me rendent heureux même lorsque je me blesse.”

« Mais je ne vois personne qui  t’accompagne. De quels gens me parles-tu ?

         « Monsieur, le bonheur ne vaut que s’il est partagé. Alors, je me suis inventé des personnages qui sont toujours à mes côtés et m'aident à vivre ma belle vie. Passez un jour me voir, je vous les présenterai”.

 

 Dans notre quartier, « le bonheur  ne vaut que s’il est partagé” se dit dans toutes les langues :

  • Portugais : a felicidade so vale se for compatilhada
  • Anglais : Happiness is only worth if it is shared
  • Arabe :  Alsaeadat la tastahiqu aleana' 'iilaa 'lidha tamat musharakatuha
  • Espagnol : La felicidad solo vale la pena si se comparte
  • Chinois : Xingfù zhiyou fèn xiàng cài you jiàzhi
  • Occitan : Lo bonur val pas que s'es parteja


Et ce bonheur souvent ne tient qu'à peu de choses...  .

 

*Chemin Notre Dame : Rue Daydé

Histoire inspirée d’un poème Espagnol de FELIX MARIA de SAMANIEGO: « El viejo y la muerte »


LLPJ 164 : Auprès de mon arbre 

Que seraient nos canaux sans leurs platanes ? J’aime me promener sous cette cathédrale de verdure, ces hautes ramures et ces feuillages épais préservant des fortes chaleurs de l’été et des coups de vent d’autan tumultueux, au bord des eaux calmes du Canal des Deux Mers ou de Brienne. Les platanes n’apparaissent sur les berges du canal Royal du Languedoc, inauguré en 1681, qu’à partir de 1775. Avant cette époque  il n’y poussait que quelques ormes, des saules pour maintenir les talus et des cyprès et cèdres majestueux près des maisons éclusières. En 1767, pour alimenter les métiers à tisser des canuts, ces tisserands de la soie, des mûriers sont plantés entre Sète et le Lauragais. L’histoire raconte que c’est Napoléon qui, pour protéger ses armées partant ou rentrant des campagnes depuis les terres conquises, aurait demandé à faire planter des platanes pour leur croissance rapide. Aujourd’hui, le platane est indissociable de l’image du Canal du Midi. Mais voilà, la peste est à notre porte. Ici, elle s'appelle le chancre coloré. Peu à peu, ce parasite destructeur colonise et condamne tous nos arbres remarquables dont certains ont plus de deux siècles d'existence. Celui qui trône devant la rue Charles Baudelaire, m’a vu naître comme il a vu venir au monde mon père et sa mère, donc ma grand’mère. Il a fait la connaissance de mes enfants et petits-enfants. Six générations de ma famille qu’il accompagne depuis deux cent cinquante ans. Mais voilà, ses jours sont comptés. En quinze ans, la bête a eu raison de plus de soixante pour cent de ses congénères. D’ingénieux ingénieurs, qui ne sont pas parvenus à  éradiquer l’épidémie, n’ont rien trouvé de mieux que de faire abattre l’arbre malade et ses proches voisins en bonne santé, eux, pour éviter la contamination. Ce sont ces gens qui ont prédit d’ici quinze ans la mort du dernier platane du Canal du Midi. Les arbres de Brienne et du Latéral ne sont pas encore touchés. Alors résisteront-ils  à une mort annoncée ? Et si d’ici-là nos ingénieux ingénieurs trouvaient enfin la potion magique ? Je l’espère, car « auprès de mes arbres, je voudrais bien vivre encore heureux ».

Emile Graoutesègue

* NDLR  Le nouveau lecteur remarquera l'absence d'accent aigu sur "Emile". Ce n'est pas parce que ledit Emile a suffisamment d'accent comme ça, mais parce que la langue occitane peut s'en passer (de l'accent, pas d'Emile ! Il faut suivre, un peu...). Oui mais alors, et l'accent sur "Graoutesègue" ?  La réponse au prochain numéro.


LLPJ 163 : BALADE AU CŒUR DES BALLADES OCCITANES 

Que sont devenues les ballades des dames du temps jadis* ? Les Jeanne, Eléonore, et Clémence la bien nommée ? Contrairement à la légende, les féminicides d’aujourd’hui n’avaient pas leur place en ces temps barbares comme diront certains grands penseurs. Cela allait à l’encontre de cette valeur, de nos jours désuète : “Paratge”, qui regroupe le respect de l’autre comme de soi-même, et la tolérance. Un écrivain occitan contemporain, Félix Castan, disait de ce pilier de la civilisation des troubadours et de l’amour courtois : "Ce jalon de l’histoire doit devenir celui du futur siècle.” Félix disparut dans les premiers mois du 21ème  siècle. Peut-être ne l’a-t-il pas crié assez fort ? « Convivencia » était le second de ces piliers. Cette convivialité légendaire du midi, réduite peu à peu par l’usure du temps. Un des Comtes de Toulouse, Alphonse Jourdain, se plaisait à dire « Tous les hommes  peuvent devenir toulousains, il suffit qu’ils le demandent ». Quant au Comte de Foix, il déclara devant l’inquisition venue l’interroger : « Sa religion, chacun doit pouvoir la choisir librement ». Bien sûr, il fut excommunié, sentence suprême à cette époque. Tolérance des uns, intolérance des autres. Mais que sont devenues les neiges d’antan ? Dans une de ses nouvelles, « Agonie d’une civilisation », la philosophe Simone Weil écrivait “ S’ils (les Occitans, NDLR) avaient été vainqueurs**, qui sait si le destin de l’Europe n’aurait été différent. La noblesse aurait pu alors disparaître sans entraîner l’esprit chevaleresque dans le désastre puisqu’en Pays d’Oc les artisans et les commerçants y avaient part. Aussi, à notre époque, nous souffrons tous et tous les jours de cette défaite”. 

Que sont devenues les neiges d’antan* 

* François Villon 

** En référence à la Bataille de Muret le 12 septembre 1213  

LLPJ 161 : Ces Dames d'antan au service du futur

« Hic Themis dat jura civibus Apollo flores camoemis Minerva palmas artiblis* »

C’est-à-dire : « Ici Thémis donne la loi aux citoyens, Apollon les fleurs aux poètes, Minerve les palmes aux artistes ». Toulouse a toujours été la ville de la culture et du savoir : Tolosa Palladia. L’Académie des Jeux Floraux (« du gai savoir »), académie littéraire la plus ancienne d’Europe, récompense les belles lettres  depuis 1323. De 1820 à 1850, notre ville et son théâtre sont élevés au rang de capitale mondiale du bel canto, devant la Scala de Milan. Dans cette reconnaissance culturelle, les dames ont une place reconnue.

Elles ont pour nom : 

  • Clémence Isaure, légende ou réalité ? Pour certains elle serait la fondatrice de ce qui est aujourd’hui l’Académie des Jeux Floraux.  
  • Marguerite de Catellan (née en1662) est une femme de lettres couronnée à quatre reprises par l’Académie des Jeux Floraux. En 1717, elle est la première femme  nommée “ Maître ès Jeux Floraux ». 
  • Marie Thérèse de Villeneuve Arifat (1815), était marquise de Villeneuve. Elle obtient deux fleurs à l’Académie et elle est nommée Maître ès Jeux Floraux en 1856. Elle meurt en 1907 à l’âge de 91 ans ! 
  • Berthe de Puybusque (1848), était une écrivaine française dont certaines œuvres  ont  obtenu des prix, notamment de l’Académie des Jeux Floraux dont elle est “maître ès Jeux Floraux”.  Les De Puybusque sont une des plus anciennes familles toulousaines, d’où sont originaires plusieurs Capitouls. 
  • Jeanne Marvig (1872, née Jeanne VIGuier, fut mariée en 1903 à Victor MARty d’où son nom d’auteure MARVIG). Ses œuvres sont plusieurs fois récompensées notamment par un prix de l’Académie Française et plusieurs de l’Académie des  Jeux Floraux. Elle résidait rue des sports dans le quartier des Sept-Deniers. Une rue du quartier de Rangueil porte son nom. 
  • Lise Enjalbert (1916) était médecin professeur virologue, mais également peintre et historienne. Elle est la première femme nommée “Mainteneur des Jeux Floraux”. Elle meurt en 2015 à l’âge de 98 ans ! Du  18ème siècle jusqu’à nos jours, ces femmes ont mis à l’honneur la culture toulousaine, et toutes ont été récompensées par l’Académie des Jeux Floraux créée par sept troubadours au XIV ème siècle.

Alors, pourquoi aujourd’hui leur faire porter un casque de chantier pour creuser le sol de nos quartiers en donnant leur nom aux tunneliers qui creusent  notre nouvelle ligne de  métro ? Étrange, non, comme baptême ? 

LLPJ 160 : Pour une autre vie  

Je ne sais s’il en est autant de même dans les quartiers voisins, mais ici la diversité des nationalités est remarquable. On rencontre des natifs des pays du Maghreb, d’Asie, des Espagnols d'Espagne et des Hispaniques d’Amérique latine, des réfugiés des pays de l’Est… Tous ces gens se croisent et se rencontrent en toute amitié. La devise du Comité de Quartier, ” le bien vivre ensemble”, est ici mise en valeur. Mais pour certaines de ces personnes, quel chemin il a fallu faire !  Pour les uns, ce sont des raisons purement professionnelles. Mais encore faut-il accepter de quitter son pays. Pour d'autres, les raisons sont plus politiques : partir pour fuir la guerre et le chaos. Devant ces misères, nous faisons notre possible pour intégrer toutes ces personnes dans notre société. Mais malgré toute notre bonne volonté, leur pays garde et gardera toujours la place la plus importante dans leur pensée, comme me l’a raconté* un jour un de ces expatriés. Il m’avait dit « venir de nulle part et  vouloir aller ailleurs, venir d’un pays qui n’avait plus de mémoire, plus d’espoir, un paradis perdu au plus profond de ses rêves, mais qu’il ne pouvait oublier car il venait du pays de ceux qui l'aiment ».

Et Toulouse a toujours été, depuis le haut Moyen âge, une ville d’accueil.

Emile Graoutesègue

*NDLR : Séances individuelles gratuites de pratique de la langue française, plusieurs fois par semaine à la MDQ. Et conversation en anglais trois fois par semaine. Se renseigner aux permanences du lundi 17h à 19h30. Ou à [email protected]  

 

LLPJ 157 : 10 ans déjà  

 -Cher Emile, tu sais que ça fait dix ans déjà que nous ramons pour notre quartier ?  Boudu c… ! *

-Mais oui, Milomes, dix ans déjà ! Hé bé*, tu vois, pour moi c’était hier. Rappelle-toi ! Nos nouveaux élus nous avaient demandé des projets pour notre quartier. Et nous, nous avions osé dire : « Non ! d’abord, reconnaissez notre identité ». Car on nous situait encore aux Minimes, alors qu’autour de nous tout était repéré comme « Ponts-Jumeaux » : La ZAC, le collège, et même les panneaux sur le périphérique, mais pas notre quartier de 12000 habitants ! « Alors voilà, monsieur le nouveau maire, veuillez enfin reconnaître notre quartier des Ponts-Jumeaux ! » La réponse fut rapide : Le Conseil Municipal suivant officialisa à l’unanimité notre demande. Le secteur de Toulouse « Quartier 3.1 » devint « Minimes, Barrière de Paris… et Ponts-Jumeaux ». Dix ans déjà… Souviens-toi, Milomes, on avait même imaginé de donner un nom aux habitants du quartier. Avec l’aide d’une amie (D.M.) nous avions pensé les appeler Les Besoupontains. En occitan besun (besoun) qui veut dire jumeaux. Mais ça, c’était dans nos délires de jeunes retraités, et, Milomes, nous avons pris dix ans de plus. Allez… continuons à œuvrer pour un « vrai quartier » auprès des habitants, et restons aussi la mémoire d’un temps récent et bien sûr… plus ancien. Les gens diront peut-être un jour, “ vous vous souvenez de ces deux fous, Milomes et Emile, qui avec toute une bande voulaient faire de leur quartier le plus beau, le plus sûr de Toulouse ?  Aurons-nous réussi ? En tout cas, nous n’aurons rien lâché…                                                                                       

-Bon…Mais au fait, demain, Graoutesègue, tu vas à la réunion à la MDQ ? 

-Hé bé oui, macaniche*, on ne lâche pas, non ?

*Du parler toulousain populaire et joyeux

 

LLPJ 156 : ELCHE?  

Me promenant le long du Canal Latéral à la Garonne, que les services des Voies Navigables de France décidèrent un jour de nommer « Canal de Garonne », une question me vient à l’esprit : ouvert en 1856, ce canal finalise le rêve de Riquet, relier la Méditerranée à l’Atlantique (Sète à Bordeaux), mais cette fois sans emprunter le cours tumultueux de Garonne. Alors, pourquoi n’est-il pas classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, comme le Canal du Midi avec lequel il ne fait qu’un, formant ainsi le Canal des Deux Mers ? Mais ceci est une autre histoire… Et mes déambulations me conduisent vers l’échangeur menant à nos quartiers Minimes et Ponts-Jumeaux, sur l’avenue d’Elche. Mais connaissez-vous cette ville Espagnole ? Pas vraiment ? Alors, je vous la présente : située à quelques kilomètres d’Alicante, elle a été très influencée par la culture arabe, comme toutes les villes du sud du pays, au temps de l’Empire Maure, El-Andalus. Il n’est pas rare de voir, comme dans la plupart des villes d’Andalousie, des basiliques chrétiennes, comme Santa Maria, affichant un style arabo-mauresque très affirmé. Mais le plus remarquable héritage du moyen âge, c'est la palmeraie, avec ses milliers de palmiers, qui se déploie autour de la ville sur plus de cent hectares. Considérée comme la plus belle en occident, elle est classée au Patrimoine Immatériel de l’UNESCO. La palmeraie n’est pas la seule à bénéficier de cette distinction de l’UNESCO. C’est dans cette ville que l’on représente tous les ans, les 14 et 15 août, un drame écrit certainement au treizième siècle, le Drame d’Elche. Il raconte, pour les chrétiens, la mort et la montée au ciel du corps de la Vierge Marie le jour de l’Assomption. Et cette pièce est également inscrite au Patrimoine Immatériel de l’UNESCO. À la même époque, les 14 et 15 août, une pièce retraçant l’élévation de la Vierge Marie, le « Montement », était présentée à Toulouse dans l’église Saint Sernin ou de la Daurade. Les relations de Toulouse avec Elche ne s’arrêtent pas là : en 1897, sur un site archéologique proche d’Alicante était mis à jour un buste de femme de très bonne facture et en parfaite conservation, daté du IVe siècle AV-JC. Cette statue fut achetée par le musée du Louvre. En 1939 le buste fut déposé dans notre région, alors en Zone Libre, dans le musée de Montauban. À la Libération, la statue repartit dans son pays, l’Espagne, au musée archéologique de Madrid. Elche est jumelée à Toulouse depuis 1981.

                                                     
Emile Graoutesègue

LLPJ 155 : Enfin ça y est »  

Aujourd’hui tout va trop vide…  Huit heures, le journal est dans la boîte aux lettres. Sous la tonnelle, devant mon café du matin, je détaille les nouvelles fraîches de la veille. La politique, les faits divers, les sports. Tiens, plus de cent dix ans après son premier titre de champion de France, le Stade Toulousain renoue avec la victoire pour la  vingt-troisième fois. Le match s'est joué la veille à vingt et une heures, les détails de la rencontre sont déjà à la Une des journaux. Je dois être parmi les derniers à lire les informations sur un support « papier ». Les réseaux sociaux et autres ont petit à petit pris la place. “Enfin ça y est !”  criait le marchand de journaux circulant  sur son vélo autour de la place Wilson. Les badauds étaient intrigués : “ Que s'est-il passé, quelles sont les nouvelles ?”.  “ Je ne sais pas, je n’ai pas lu la Une”, répondait le farceur : tout  lui était bon pour plaisanter et attirer le lecteur. Mais l’info était là, mais “ La Dépêche renseigne vite et bien” est un slogan depuis longtemps oublié.

Je me souviens de cette histoire que je vous ai déjà contée, une histoire d’une époque où les lettres mettaient beaucoup de temps à être distribuées : le dix avril 1814, les troupes françaises affrontent l’armée anglaise pour l'honneur de l’Empire. Mais Napoléon s’était rendu aux Britanniques trois jours avant ! C’est le temps qu’il fallut au pli officiel pour parvenir à Toulouse. Une bataille qui ne servit donc à rien, faute d’information, si ce n’est qu’à faire des milliers de morts inutiles. Aujourd’hui tout va trop vite. Il paraît qu’une nouvelle intelligence peut prévoir le résultat avant même que le match  soit joué. “ Le passé a quitté les mémoires. Aujourd’hui le futur est la mémoire du temps présent. L’homme est devenu le spectateur de son existence.”                                                                    
Emile Graoutesègue

LLPJ 152 : L’Histoire d’ici :  « Le futur n’a pas de mémoire »  

                                                                               
 

AIME TA VILLE (ta ville t’aimera) Voir notre Capitole par un beau jour de printemps est pour moi un plaisir inénarrable. Magnifique façade avec ses onze colonnes représentant les onze derniers Capitouls qui dirigèrent la ville avant la révolution, avec au-dessus quelques blasons de ces honorables personnages de Toulouse siégeant au sein du Chapitre (Le Conseil Municipal de l’époque), et au fronton de l’édifice, ces trois mots nés de la Révolution Française : Liberté, Egalité, Fraternité. Toulouse est né de notre langue, l’occitan, Tolosa (prononcer Toulouso) Alors, pourquoi ne pas avoir écrit, Libertat, Egalidat, Fraternitat ? Ou mieux encore, ces trois mots piliers de la civilisation occitane, Pretz, Paratge, Convivencia ? Pretz : le prix de cette liberté chèrement payée. Paratge : pour le respect de l’être humain équitablement, sans différence de classe, d’origine ou de religion. Et Convivencia ? C’est pour la bonté, le plaisir d’accueillir fraternellement celui qui demande asile. Au XII ème siècle, un Comte de Toulouse avait osé dire : « Tout homme peut devenir Toulousain il suffit qu’il le demande et qu’il soit fier de le devenir ». Pretz, Paratge, Convivencia, ces trois mots sont inscrits dans notre ADN d’Occitan. Une étude sur le langage régional et diffusée sur nos journaux locaux démontre que le parler toulousain serait le plus apprécié  en France. Chauvin le toulousain ? que nenni… Fier, fier de sa ville. Aime ta ville… (Per Tolosa totjorn mai*) … ta ville t’aimera !

*La devise de notre ville : « Pour Toulouse toujours plus »    Voir LLPJ N° 80 Le Capitole de Toulouse

Emile Graoutesègue

LLPJ 151 : L’Histoire d’ici :  « Le futur n’a pas de mémoire »  

                                                                               
“Kiki” le passeur du bac de l’Embouchure ne sortira pas ce matin.
Hier, il a prévenu ses clients du soir : « Impossible de traverser demain » Déjà des troncs d’arbres flottaient dangereusement sur les eaux tourbillonnantes. “Kiki”, de son vrai nom Eugène Laballe, en voilà un qui avait des histoires à nous raconter ! Né à la fin du dix-neuvième siècle, il devient passeur sur Garonne en 1919 et le restera jusqu’en 1958. Ses passagers étaient principalement des ouvriers de la Cartoucherie qui vivaient dans nos quartiers. Mais, bien sûr, sa passion c’était la pêche dont il faisait commerce en braconnant. Un journaliste de l’époque n’hésita pas à écrire que le passeur avait demandé et obtenu sa “concession” uniquement pour pratiquer plus facilement la pêche à l’épervier*. Mais tout au long de sa carrière, Kiki avait multiplié les actes de courage. À un autre journaliste de « La Dépêche » venu l'interviewer en 1970, il raconta ses dix-huit sauvetages : des pilotes pendant la guerre, de jeunes enfants jouant imprudemment dans le lit irrégulier du fleuve où des dames désireuses de se suicider. Kiki était connu dans toute la ville. Son quartier général, c’était le “Petit Robinson”, cette guinguette au bout du déversoir du port. Le soir, il ne sortait que lorsqu’on le hélait depuis la rive gauche, côté Casselardit. Le rideau se referme devant moi ne laissant apparaître qu’un mur de béton sur lequel circulent des chauffeurs pressés ne jetant pas le moindre regard sur ce monument d’un temps passé. Qu’imaginer de plus pour des temps futurs ? Peut-être des véhicules silencieux, sans déchets, se déplaçant sur un boulevard urbain bordé d’arbres aux essences diverses résistantes à l’ère du réchauffement climatique qui s’annonce ?

Mais peut-être que là, Emile, tu rêves un peu… Assis sur un banc de pierre datant du dix-septième siècle, « j’attends le coucher de soleil se reflétant dans les eaux du bassin”.  Cette phrase me revient chaque fois que j’imagine une nouvelle histoire. Mais pour moi le futur n’a pas de mémoire, seul le passé peut me raconter ses aventures. De mon trône de pierre, j’essaie de me remémorer ce site magnifique avant que le “futur” ne détruise ce que des hommes avaient mis tant de temps à imaginer. Et j’aperçois, depuis la dernière écluse, les eaux de Garonne que les dernières pluies pyrénéennes ont chargées de limons.

*Epervier : Filet de pêche

Mes sources : Les Toulousains et “leur” Garonne, de  Pierre SALIES, présenté par notre adhérente et amie Marie-Hélène MAYEUX-BOUCHARD

Emile Graoutesègue

LLPJ 150 : L’Histoire d’ici : Pâques 1924, une histoire d’il y a cent ans.
 

Cette année-là, Pâques tombait les 20 et 21 du mois d’avril. Le temps était exceptionnellement beau avec des températures avoisinant les 30 degrés dans le centre de la ville. Contrairement au dicton, on n’avait pas passé Noël au balcon, avec des températures négatives partout en France. Et Pâques avait pris sa revanche avec des chaleurs dignes d’un mois de juin. Dès le lundi matin, les jeunes de la cité s’étaient préparés à faire du porte-à-porte pour la cueillette des œufs : les cloches, revenues de Rome les auraient, paraît-il, déposés dans les jardins. A cette époque ces œufs n’étaient pas en chocolat mais étaient de vrais œufs frais que les habitants de la cité offraient avec parcimonie. Petit Louis et Jacquot, nos deux amis inséparables n’avaient pu récolter que seulement une douzaine de leurs précieux trésors. Cela valait bien une vengeance. Mais ils étaient sûrs d’une chose : la cloche de leur petite cité, elle, elle n’était pas partie  en Italie. La nuit, elle sonnait en cas d’urgence et tout le monde sortait pour voir d’où venait le danger. Alors, nos deux acolytes montèrent sur le toit et fixèrent discrètement une longue corde à la cloche. Le bord du canal, refuge ombragé et peu fréquenté, n’était pas loin, mais il en fallut, de la corde ! Petit Louis était resté sur le toit, tenant le battant, attendant que Jacquot, morceau par morceau de corde, arrive au canal. Minuit sonna à l’église Saint Pierre quand Petit Louis et Jacquot tirèrent de toutes leurs forces sur ce filin, faisant retentir à toute volée la petite cloche qui n’avait jamais carillonné avec une telle violence. En quelques minutes tous les gens de la cité étaient dans les rues en chemises et bonnets de nuit. Qui avait pu alerter ainsi la population ? Monsieur le curé, lui-même était là, dehors en caleçon. La nuit était bien noire et personne sur le moment ne vit la corde tendue vers le canal. Ce n’est qu’au matin que tous découvrirent la supercherie. Mais l’histoire ne dit pas ce qu’il advint de nos garnements…

Emile Graoutesègue

LLPJ 149 : L’Histoire d’ici, par Emile Graoutesègue :  Ô tempora, ô mores ! 
De la rue Charles Baudelaire à notre Maison de Quartier, trois cents mètres nous séparent. Trois cents mètres… et cent cinquante ans d'existence ! Au dix-neuvième siècle, les architectes de Toulouse avaient compris qu’il fallait aux ouvriers un espace personnel pour, après des journées de dix heures, six jours sur sept, cultiver leur jardin et élever leurs volailles. Les gens de cette cité étaient des nantis au regard des locataires du centre-ville. L’ambiance y était celle d’un village avec ses rues étroites où le soir venu, par beau temps l’on pouvait discuter d’un trottoir à l’autre. Je quitte ce lieu plein de souvenirs et à deux pas de là me voici au vingt et unième siècle. Autres temps, autres mœurs. Les rues et les trottoirs y sont plus larges et ombragés. Par les fortes chaleurs de l’été, le soir venu, les appartements se vident et l’on se retrouve sur le « mail » central, nos ramblas. Qui pourrait s’imaginer que, durant des décennies, des  cheminées industrielles ont déversé leurs déchets polluant le quartier. Après la fermeture des “Ferronneries du Midi” propriétaires des lieux, il fallut attendre quelque vingt-cinq années dont deux de dépollution pour voir sortir de la terre, enfin assainie, ce qui allait devenir la ZAC des Ponts-Jumeaux. A l’abri du soleil sous cette voûte verdoyante, je me dirige maintenant vers le canal, abandonné depuis longtemps par les péniches, pour rejoindre le Port de l’Embouchure. Assis sur un banc de pierre, datant du dix-septième siècle, j’attends le coucher de soleil se reflétant dans les eaux du bassin et illuminant de tous ses feux la belle Occitane gravée dans le marbre blanc avec à ses côtés Dame Garonne et le magnifique Canal du Midi. Pour sculpter cette allégorie, François Lucas, qui réalisa cette œuvre, ira chercher lui-même les blocs de marbre en Italie d’où ils seront transportés jusqu’à Agde par la mer puis par le Canal Royal du Languedoc (Canal du Midi) jusqu’à Toulouse. Le bas-relief est achevé en 1775 (nous fêterons dans un an 2025, les 250 ans de ce chef-d'œuvre classé par l’UNESCO). Voilà en quelques mots l’histoire déjà écrite de notre quartier. A nous d’en  dessiner la suite. 

Emile Graoutesègue

LLPJ 148 : L’Histoire d’ici, par Emile Graoutesègue : Trois ponts, trois quartiers.
1667 : Au milieu de nulle part, un projet pharaonique, le Canal Royal du Languedoc, voit le jour. Cent ans plus tard, en 1776, le Canal de Brienne est ouvert à la navigation, et quatre-vingts ans après le Canal Latéral à la Garonne parachève le projet de Pierre-Paul Riquet : un canal  reliant la mer Méditerranée à l’océan Atlantique. D’une simple prairie abandonnée à l'élevage va naître un des plus grands centres industriels de Toulouse.

Trois ponts, trois quartiers :                                                                                         
- Le premier : Les Amidonniers, fut le premier centre industriel de la ville (lire « Les Amidonniers, un quartier raconté par ses rues » de Michel Aliaga).  Dès le XVIIIe siècle avaient été construits les Moulins du Bazacle, établissements emblématiques de la ville considérés comme étant à l’origine de notre société capitaliste, avec ses actionnaires et sa répartition des bénéfices (Voir « Toulouse capitale du capitalisme » dans  La Lettre des Ponts-Jumeaux n°55  du samedi 2 mai 2020). À partir de la fin du XVIIIe siècle, et jusqu’au début du XIXe, la révolution industrielle va transformer les Amidonniers (jusque-là, vaste prairie comme sa voisine le pré du Sept-Deniers) en quartier  d'innovations industrielles, à l’égal du nord de la France.
-Le second : les « Sept-Deniers », selon sa plus ancienne appellation connue. Les cadastres de 1550 déjà le citaient, et il restera encore longtemps un quartier maraîcher, jusqu’à Lalande. Ce n’est qu’en 1931, avec l'arrivée des papeteries JOB, que le quartier s’industrialise et devient avec le temps un lieu de lutte ouvrière.

-Et en trois : notre quartier ! Celui qui en 2014 devient le quartier des Ponts-Jumeaux, restera longtemps avec la Cité Ouvrière du Béarnais, un lieu de résidence pour les ouvriers du quartier voisin. Mais avec l’aviation (l’usine Saint Eloi de Dewoitine, aujourd’hui Airbus), la sidérurgie, les produits pétroliers, il se transforme lui aussi en centre industriel.

Amidonniers, Sept Deniers, Ponts-Jumeaux : un des hauts lieux de l’industrie toulousaine, donc.  Trois quartiers voués à l’origine à des activités primaires puis métamorphosés grâce au creusement des canaux qui nous entourent et à leur proximité de notre fleuve Garonne. Amidonniers, Sept-Deniers, Ponts-Jumeaux, trois quartiers amis où résident… trente mille toulousains !

Emile Graoutesègue

LLPJ 147 : L’Histoire vraie d’ici, par Emile Graoutesègue - Les enfants de l’Autan.
En cette chaude fin de journée de juillet, l'Autan entrait dans le port de l’Embouchure. Une place s’était libérée près du débarcadère. Il venait livrer quelques tonnes de pâte à papier pour l’usine Job. Mais ce qu’espérait le plus Pascal Galey, le capitaine de cette péniche, et son épouse Madeleine, était de revoir leur fille Aude. Aude était en pension chez les Bordes, un couple de mariniers venus s’installer dans la Cité Ouvrière pour leur retraite. Elle avait maintenant seize ans. Elle avait été débarquée (comme on dit chez les barquiers*) dès qu’elle eut fêté ses sept ans, pour pouvoir suivre des études. Elle avait fait sa primaire à l’école des filles des Amidonniers. Aujourd’hui, elle était au lycée Saint Sernin. Dès les vacances venues, elle repartait jusqu’en septembre sur l’Autan. Pascal et Madeleine avaient laissé ce bateau sous la surveillance d’Adrien, le matelot qui secondait le capitaine depuis des années. Pascal avait rêvé d’avoir un fils, mais le destin en avait voulu autrement. Madeleine lui avait offert une magnifique fille qu’il adorait, mais sa santé ne lui permit pas d’avoir un autre enfant. Comme il est de tradition chez eux, un jour il mariera Aude au fils d’un de ses collègues et sa fille partira sur une autre péniche. Ainsi s’achèvera la dynastie des Galey sur les canaux d’Occitanie. Madeleine attendait de revoir sa fille qui devait languir de repartir naviguer vers la Méditerranée. Aude était devant la porte avec quelques amis et Monsieur et Madame Bordes. Pour les vacances, ils gardaient aussi leur petit-fils, un garçon d’une quinzaine d’années qui habitait avec ses parents dans le centre de Toulouse. Aude retrouva père et mère avec une joie non dissimulée, mais elle paraissait moins pressée de remonter à bord. Son père en fut surpris. C’est madame Bordes qui en donnera l’explication : Aude et Rémy avait insisté auprès des grands-parents pour autoriser les jeunes gens à partir ensemble sur le canal. Les tractations furent difficiles, mais tous connaissaient la réputation des Galey et un accord fut trouvé. Encore fallait-il que les parents d’Aude veuillent accepter cette responsabilité. Mais Aude fut très convaincante :  c’était oui, ou bien  elle resterait à Toulouse tout l’été ! Les Galey ne purent dire non. La péniche n’était pas un palace, mais on arriverait bien à se faire une petite place.  Ils passèrent la fin de la semaine avec leurs amis et le lundi 8 juillet 1956 à l’aube, l’Autan leva l’ancre avec un chargement de matériaux de construction à livrer à Agde. Rémy avait été installé dans un sofa du salon. Aussi, tous les matins, quand arrivait madame Galey, le jeune garçon était le premier levé et le premier au travail. Il aima rapidement cette vie et mit du cœur à l’ouvrage : il fallait larguer les amarres, laver le pont, guider le capitaine pour quitter l’embarcadère : « A bâbord moussaillon ! » « Bien capitaine! ». A l’approche d’une écluse il débarquait avec Aude et courait voir l’éclusier pour ne pas perdre de temps. Un homme était ravi de tant de zèle : le matelot Adrien. Il n’avait plus rien à faire sinon rester dans la cabine avec le capitaine. Le soir, à la pause, il quittait la péniche et aller se promener dans les villages traversés. Depuis tant d'années, il en connaissait tous les meilleurs endroits… et les bistrots où se retrouvaient les mariniers stationnés dans le secteur. Au milieu de la nuit, il rentrait discrètement mais, le matin, il était toujours à son poste. C’est pour cela que le capitaine lui faisait confiance. À six heures, Madeleine était déjà devant son fourneau. Ça sentait bon ce mélange de café chaud et de chicorée. Pascal prit son déjeuner, Rémy se faisait un honneur de finir en même temps que lui. Ce matin, Adrien était en retard. Ce n’était pas dans ses habitudes. Monsieur Galey décida d’aller voir dans sa chambre. Le matelot n’était pas dans son lit. Ce matin-là, on retarda donc le départ. On se trouvait à Trèbes, dans la banlieue de Carcassonne. Tout le monde partit à la recherche d’Adrien. On interrogea quelques collègues barquiers. Dans le bar où il avait ses habitudes, on l’avait vu partir tard dans la soirée. Il avait croisé quelques vieux camarades. Il avait peut-être bu plus que d’habitude. En début d’après-midi, on décida de partir, non sans avoir prévenu les bateliers présents de bien vouloir ramener Adrien s’il réapparaissait. Le voyage vers Toulouse s’annonçait bien triste. Aux haltes des écluses, Pascal essayait d’avoir des renseignements. Comme souvent, l’Autan fit escale dans le port de Castelnaudary. Rémy avait bien aperçu un fourgon de gendarmerie devant la maison de l’éclusier. Le brigadier monta à bord. Il demanda à voir le capitaine. On venait de retrouver le corps du matelot dans le canal dans l’écluse de Trèbes. Rémy resta définitivement sur l’Autan. En 1959, il épousa Aude et l’Autan repartit quelques années encore naviguer entre Sète et Bordeaux sous les couleurs de la famille, pour le bonheur des Galey.  

Dans le langage du Canal des Deux Mers, on emploie l’expression « barquier » à la place de « batelier »                                                                                                                                       Emile Graoutesègue

LLPJ 146 : Garonne, mon fleuve. 

Pour un vieux toulousain le fleuve, notre fleuve, est un personnage important, aussi important que cette ville, notre ville, dont on a le droit d’être fier… voire chauvin. “ Ecrire est une audace, écrire sur Toulouse une témérité”  Pour un toulousain, Garonne est un nom propre qui s’écrit avec un G majuscule et non la garonne, comme quelqu’un de commun. Et notre ville ; masculin ou féminin ? Doit-on dire le vieux Toulouse, le Toulouse d’autrefois ou vieille-Toulouse du nom de la cité antique ? Victor Hugo, en 1819, alors jeune inconnu de dix-sept ans (qui avait obtenu le Lys d’Or de l’Académie des Jeux Floraux), disait de notre ville « Toulouse la romaine où, dans des jours meilleurs, j’ai cueilli, tout enfant, la poésie en fleur… ».

Toulouse sans Garonne n’aurait jamais été Tholose, et Garonne sans Pyrène n’aurait jamais été Garonne. Alors pour clore ces cinq cents mots dont on me demande de ne pas abuser*, je ne peux m’empêcher de citer ces quelques vers :

Fonds de décors : rayonnement des Pyrénées !

L’Autan brusque a chassé la brume obstinée

Et, sur l’azur lointain

Les cimes font surgir, dressant leurs faces nues

La fresque du matin

Garonne descend de ces rudes murailles,

Sirène au regard glauque, aux mouvements écaillés

Blonds étincellements ;

Jeune, fantasque, ardente, aux peupliers de l’île,

Elle ouvre ses bras frais, puis, d’un cours plus tranquille,

Va vers d’autres amants…

 

 Jeanne MARVIG

(Elle habitait dans le quartier voisin des Sept-Deniers au numéro 1 de la rue des Sports dans la villa “ Rébiscolo” aujourd’hui disparue)                                                                                 
LA VIERGE ROUGE, UNE PURE TOULOUSAINE.
À Toulouse, on connaît bien la Vierge Noire de la Daurade. Surtout les touristes qui viennent la visiter. Il se dit qu'elle fait des miracles. Elle protègerait les femmes enceintes. Mais qui connaît la Vierge Rouge ? Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas sa statue.  Et pourtant elle aussi fait des miracles. Elle réunit à chacune de ses sorties des milliers de fidèles dans son église à ciel ouvert. Jusqu'en 1980 cette cathédrale (n'ayons pas peur des mots) se dressait aux Ponts-Jumeaux près du Port de l'Embouchure. La messe y était servie par quinze abbés… et pas des novices ! Certains se signaient en entrant. Les fidèles, les mains jointes, priaient le ciel. Les cantiques y étaient variés : de la "Toulousaine" dans les années 1920 en passant par le "Montagnes Pyrénées" et le "Se canto" jusqu'au "Ô Toulouse" de Claude Nougaro, tous repris en chœur. Mais là s'arrête la comparaison avec Notre Dame de la Daurade. Le sifflet remplace les clochettes de la génuflexion, même si ici aussi on met souvent les genoux à terre. Cette religion nouvelle, le "Rugby", s'est implantée en Occitanie à la fin du 19ème siècle, importée d'Angleterre. À Toulouse, les premières équipes sont constituées par des lycéens. Une des toutes premières venait du lycée Fermat. Bien vite les étudiants s'y intéressent et des rencontres ont lieu sur la Prairie des Filtres. C'est la fusion de plusieurs de ces clubs : le SAT (Sport Athlétique Toulousain), le SOET (Stade Olympien des Étudiants Toulousains), le VST (Véto Sport Toulousain) et cela donne naissance au Stade Toulousain en 1907. Cette même année une association "les Amis du Stade Toulousain" est créée et achète pour la somme de soixante mille francs-or le terrain où dorénavant jouera le club.  En 1912 le club gagne son premier titre de champion de France, et ainsi naît le mythe de la vierge rouge aux couleurs du club, le rouge et le noir (Eh oui la vierge noire existait déjà…) Mais pourquoi le rouge et le noir ?  Anarcho, le Stade ? Non ! Plutôt les couleurs des Capitouls de Toulouse. Dès cette époque, le Stade Toulousain devient l'équipe phare en France et en Europe (Quatre coupes d'Europe, 20 titres de champion de France) pour les plus importants. Dès lors les Ponts Jumeaux deviennent synonymes de rugby. Tous les médias de France et de l'étranger parlent indifféremment de Stade Ernest Wallon ou de stade des Ponts- Jumeaux. Le club, sans le savoir, devient notre ambassadeur. Alors, un Square de la Vierge Rouge n'est qu'un juste remerciement même si cette vierge a l’aspect d'un ballon ovale. Mais, un vrai square, c’est avec des pelouses, des arbres, et des bancs publics ! Et avec pourquoi pas au centre une sculpture de Jean-Pierre Rives, cet emblématique joueur du stade baptisé "casque d'or" par un journaliste sportif de légende, Roger Couderc ?

Emile Graoutesègue

LLPJ 145 : SAVEZ-VOUS PLANTER LES SALADES… à la mode de chez nous ?


Des siècles durant, le fleuve nourricier a déposé sur les rives autour de la cité ses riches alluvions récoltées sur son long parcours, depuis les pentes des Pyrénées. Dans les premiers temps, les pêcheurs de sables cherchèrent à s’enrichir en prélevant les infimes paillettes d’or, objet de tant de convoitise. Mais, peu à peu, ils découvrirent que la véritable richesse se trouvait dans ce limon déposé généreusement et qui allait transformer ces terres laissées si longtemps à l’abandon. Depuis les Sept-Deniers jusqu’à Lalande la bien nommée, et bien au-delà, allait se créer un immense potager prêt à nourrir la ville entière et toute une région. Et ainsi se forgea la réputation de ces gens et de leur terre. "Se voltz un bel caulet o una polida ensalada, vas veire los païsans de Lalanda”*. Et pendant de nombreuses années ce lieu fut synonyme de jardin. Même leurs grandes maisons portaient comme nom « les maraîchères ». Aujourd’hui, peu à peu, de nouvelles plantations prennent la place. Il faut loger avant de nourrir. Alors, les champs de légumes et les vergers sont refoulés plus au nord en attendant qu’un jour eux aussi disparaissent. Que nous reste-t-il, aujourd’hui de cette vie d’antan ? Quelques-unes de ces maisons de briques rouges au milieu des immeubles, et quelques noms. Dans le quartier des Minimes, "La Salade” est un endroit très connu. C’était le nom de la place de la Barrière de Paris, avant la porte et le mur de l’octroi. C'était un lieu de fête. Les bals y étaient nombreux et la baloche de La Salade, le dernier dimanche de juillet, était réputée dans toute la ville. “ Savez-vous planter les salades à la mode de chez nous ? ” Ici, il y a bien longtemps que l’on sait les planter, dès le quinzième siècle. Elles étaient très hautes, suffisamment pour servir de perchoir… aux corbeaux. En effet, la salade, la belle laitue, se dit en occitan « ensalada », comme en espagnol. Mais Salada (qui se prononce salado), c'était le lieu où l’on installait le gibet et les pals pour recevoir la tête des condamnés. Plus tard, le corps entier qui se décomposait  sur place y était exposé au grand plaisir des corbeaux (horrible !) On y implantait les fourches dites "patibulaires". Situé à l’entrée de la ville, l'endroit était placé à la jonction des deux routes principales, en forme de fourche : la route de Paris et celle de Fronton, bien visibles au regard des voyageurs qui entraient dans la ville. Cela prévenait les bandits et les malandrins au visage « patibulaire » :  c'était ce à quoi ils devaient s’attendre en cas de méfaits ! Une autre entrée de la ville, la route de Narbonne, possédait également sa “Salade”. Une voie à longtemps gardé son souvenir, le Chemin de la Salade-Ponsan. Mais là, cette histoire macabre semble avoir était vite oubliée au point que, lorsqu’il fallut baptiser une nouvelle voie près de celle de la Salade-Ponsan, nos édiles ne trouvèrent mieux que de la nommer « chemin des Maraîchers ».

*Si tu veux un beau chou et une belle salade, va voir les paysans de Lalande”                                                                                                                                                                          A lèu     

Emile Graoutesègue

LLPJ 144 : Jour de fête


Les affiches, dans le quartier l'avaient annoncé : ce vendredi soir, repas de quartier pour tous. Les tables sont installées, les chaises disposées autour. Dès dix-neuf heures, les voisins arrivent avec vins et victuailles. Ici, on mange à l’Espagnole. Chacun amène ce qu’il aime, les pizzas de la boutique d’à côté, les desserts de Mamie, les plats de son pays d’origine. Plus de quatre-vingts personnes se retrouvent là. On se salue, on fait connaissance. On chante, on danse aussi, jusqu’à tard le soir, après avoir refait le monde dans de chaudes discussions bien arrosées, avec modération. Mais ma propre modération, elle, n’est pas très modérée… Et, présent autour de cette table, je mets en images l’histoire de ma grand-mère, née dans  cette cité, et qu’elle  me contait du temps où elle vivait ici. Les jours de fête y étaient fastueux. Il y avait les  corvées, bien sympathiques, quand monsieur Lefèvre tuait son cochon, souvenir de ses grands-parents dans la campagne toulousaine. Tous les voisins étaient conviés pour préparer saucisses, boudins, jambons et tout le reste. Tout est bon dans le cochon ”. Puis, arrivait le temps des vendanges. Chaque jardin avait ses rangs de vignes produisant une partie de la consommation  de chaque famille. Le jour venu, tous les habitants vendangeaient en même temps. On broyait le raisin d’abord dans des comportes, pieds nus, jusqu’au jour où monsieur Sègre, un des propriétaires, ramena de son village des Corbières le fouloir qui facilita la vie de tous. Il fallait qu’à midi la récolte soit terminée. Alors on installait les tables dans la rue, on disposait des chaises autour. Et jusqu’à tard dans la soirée on mangeait, on buvait en attendant la prochaine occasion de festoyer. Mais les plus grandes  fêtes étaient celles qui accompagnaient les mariages et les communions. C’était le jour où chaque famille recevait les cousins et les cousines que l’on ne rencontrait qu’à ces occasions  ou pour les   enterrements. Je ne peux m’empêcher d’imaginer un jour de communion dans la cité avec, dès neuf heures, les jeunes communiants se dirigeant vers la petite chapelle (située aujourd’hui au 18 de la rue Charles Baudelaire), et accueillis par le curé de l’époque (je vous l’avais présenté dans jour de match, il était anglais ou peut être irlandais). Il s’appelait Tracy. Bon épicurien, il n’attendait que le moment du repas chez l’une ou l’autre des familles. Et on peut le comprendre : dans de vieux documents de famille j’ai retrouvé le menu d’un repas d’une communion (peut-être celui de mon père). Dès onze heures toute la famille se retrouvait dans la cour de la maison où trônaient de grandes tables. Des verres y étaient posés, et l’apéritif. Il avait été préparé par la Mamie : le quinquina. Elle avait choisi secrètement un vin plus tanin que ce que produisait la vigne de son homme dans la cité, et y avait ajouté les écorces de quinquina que lui avait procurées le pharmacien du quartier des Sept Deniers, monsieur d’Aussonne. Le dimanche de la cérémonie la macération était prête et les bouteilles rafraîchissaient dans le puits au milieu du jardin. Dès midi tous s’installaient autour de la table, lisant le menu déposé devant chaque place. Je ne peux m’empêcher ici de vous le détailler : potage velouté, hors-d’œuvre variés, poireaux en salade, bouchée à la reine, poule marengo, haricots du jardin, poulet de grain rôti, salade saison, fromage. Et au dessert : crème mousseline, madeleine, pièce montée, corbeille de fruits, vin rouge du pays, café, eau de vie. Le repas s’achevait vers dix-sept heures. On était au mois de juin. Certains convives dormaient sur leur chaise, d’autres, allongés dans le jardin. Vers vingt heures le bouillon de la poule mangée à midi était servi pour digérer les lourdeurs de la journée et à vingt-deux heures tout ce monde se quittait, espérant la prochaine réunion de famille, peut être  celle du nouvel an prochain.Pour moi, il est déjà vingt-trois heures. Il est temps de ranger le matériel en espérant une prochaine nouba.


Emile Graoutesègue

LLPJ 143 : Soixante-dix ans de vie

Octobre, l’été indien. Neuf heures, je sors récupérer mon journal. La rue est calme. Les actifs sont partis à l’aube naissante prendre leur place sur le périphérique pour rejoindre leur poste de travail. Ici ne restent que les retraités. Devant moi, une vaste friche industrielle est plantée là, comme une verrue sur un visage. A ma droite, le boulevard est toujours là, calme en cette moitié de matinée. A ma gauche, le long du canal, courent quelques septuagénaires se croyant jeunes encore. De l'autre côté, la rocade regorge de travailleurs retardataires. Dans l’air flottent quelques effluves de carburant des premières lueurs matinales auxquelles s'ajoute le délicat parfum de l’usine de retraitement des eaux. Je rentre chez moi lire les infos toutes fraîches qui ressemblent comme des sœurs à celles de la veille. Sur la table, sous la tonnelle, les vestiges du petit déjeuner attirent quelques oiseaux affamés. Je m’installe sur la table en pierre, près du puits qui ne relève plus une goutte d’eau depuis bien longtemps, au milieu du jardin tout en nuances de vert. Sur le palmier centenaire, les moineaux ont installé leur résidence, contrariant le couple de palombes qui comptait y faire son nid.  Nous ne sommes pas dans un jardin à la française ou à l'anglaise mais, comme l’on dit ici, dans un jardin de curé où la nature pousse en liberté. “Une maison toulousaine, un jardin, trois maisons, un espace vert” Serait-ce le calme de ce lieu bucolique ou le résultat de mon vieil âge naissant, mais la lecture des premiers mots de la une du journal me font sombrer dans une douce léthargie. Un bruit violent de klaxons de voitures, de cornes de brume, me réveille avec une impression de déjà-vu. Je me précipite dehors traversant la maison où tout me semble avoir changé. Dans la rue, un fracas assourdissant me fait reculer. Devant moi, à moins de cent mètres, se dressent des citernes d’essence autour desquelles tournent une noria de camions. Le carrefour du boulevard est bloqué par des hommes en bleu de travail. Une locomotive fumant comme nos cheminées au plus fort de l’hiver, arrive vers moi. Le vent contraire entraîne le nuage noir vers les habitations où claquent les volets avant que les intérieurs ne se noircissent. Sur le canal, à ma gauche, des péniches, à grands coups de sirènes, annoncent leur entrée dans le port. Dans l’air flotte les odeurs de charbon et d’hydrocarbure auxquels se mêlent les relents des eaux croupies des caniveaux et, par vent d’autan, le subtil parfum de l’usine d'équarrissage de Bourrassol, dans le quartier Saint Cyprien. Je rentre chez moi jouer dans mon jardin au milieu de la verdure sous le palmier.” Une maison, un jardin, trois maisons, un espace vert ».

Mais je me réveille sous les frondaisons près du jasmin en fleurs. L’endroit est calme, le piaillement des oiseaux couvre le bruit des moteurs sur le périphérique. Ici, la nature étouffe les nuisances de la ville. “ Une maison, un jardin, trois maisons, un espace vert”... Mais jusqu’à quand ? 

Emile Graoutesègue

LLPJ 142 : Saint Éloi, un orfèvre en la matière

Saint Éloi est le saint patron des orfèvres mais également des métiers du fer et des mécanos de l’armée de l’air. Alors, quoi de plus naturel que d’avoir baptisé l’usine de notre quartier, véritable musée de l’Aéronautique, du nom de ce saint ? C’est en 1920 qu’Émile Dewoitine s’installe dans ces hangars pour créer sa société : la SAD (Société anonyme des Avions Dewoitine) après avoir été formé chez Latécoère au début de la première guerre mondiale. En 1920 la Cité Ouvrière et ses alentours s’industrialisent. L’arrivée d’une usine de construction aéronautique renforce l’attrait de ce secteur de Toulouse pour de nombreuses personnes à la recherche d’un  emploi. À la déclaration de guerre, en 1939, Emile Dewoitine, qui entre temps avait ouvert d’autres sites (comme celui de Saint Martin du Touch) employait plus de dix mille personnes. La société, à cette époque, va développer de nombreux brevets qui vont améliorer l’aviation commerciale et militaire. Toulouse est située en zone libre, et Dewoitine va pouvoir fournir des avions à l’armée de l’air française. C’est justement en 1939 que sort le D 520, avion de chasse réputé le meilleur des appareils en vol. Mais en novembre 1942 les troupes allemandes envahissent la zone libre et la Wehrmacht occupe toutes les usines aéronautiques et  l’aéroport de Blagnac. Des cadres de Saint Éloi avaient été mobilisés dans des bataillons Français puis rappelés pour renforcer les chaînes de production. En 1943, certains d’entre eux, bien que toujours sous contrôle de l’armée, désertent  et rejoignent la résistance. De nombreux sabotages sont perpétrés, à leurs risques et périls, par les employés restés dans l’usine. Le D 520 est toujours fabriqué mais pour la Luftwaffe, l’aviation allemande. Dès lors l’aviation alliée va venir bombarder les usines  toulousaines comme une ville ennemie. Le 17 avril 1944 le groupe de résistants du Corps Franc Pommiès va tenter de saboter l’usine Saint Éloi mais sans grand succès. Trois mois plus tard, le 17 juillet 1944, un avion de l’U.S Air Force, venu bombarder l’aéroport de Blagnac est abattu par la DCA allemande installée dans le quartier des Sept-Deniers. Le pilote, dont le parachute n’avait pu s’ouvrir, s’écrase contre le mur de l’usine. Il est vingt heures en ce jour d’été, et tous les habitants de la cité se précipitent vers le lieu du drame. Mais déjà la police allemande avait récupéré le corps du malheureux et tirait des rafales de mitraillette  pour disperser la foule. Pour connaître l’identité de cet américain il faudra attendre les années 1990. Son nom : Daniel Haley*. À la Libération, Emile Dewoitine sera accusé d’avoir collaboré avec l’ennemi. Il s’installe un temps en Argentine puis en Suisse avant de revenir à Toulouse où il décède en juillet 1979. L’usine Saint Éloi (aujourd’hui Airbus) est l’usine de montage la plus ancienne du groupe. 

Emile Graoutesègue

LLPJ 141 - “La Berthe”, la dernière Cagote.

Sur ces terres où fut construite la Cité Ouvrière vivait, dans une masure vestige d’une ancienne ferme, celle que tout le monde appelait “La Berthe”. Petite, chétive, la peau émaillée de rides, on ne pouvait lui donner un âge. Tous ceux qui l’avaient croisée de génération en génération semblaient l’avoir toujours connue ainsi. Pour certains, elle serait la dernière descendante de ces familles de lépreux installées depuis la nuit des temps autour du cimetière qui leur était réservé dans les prés des Sept-Deniers. Quelques-uns survécurent à la maladie, mais il leur fut interdit de passer les portes de la ville. Alors se créa une caste à part de la société. Bons chrétiens, ils se marièrent entre eux (ils trouvaient toujours un bon moine pour les bénir) et la consanguinité au fil du temps fit le reste. Ce sont ces gens que l'on appela les “Cagots”. Pour les distinguer, on leur imposa de porter sur leurs vêtements une patte d’oie taillée dans une étoffe rouge. Seul le travail du bois leur était autorisé. Les bons penseurs de l’époque assuraient que seul ce matériau pouvait leur éviter de transmettre la contagion. Alors ils devinrent de très bons menuisiers, charpentiers, ébénistes. Cette ségrégation, dont on ne sait de quand elle date, ne cessa qu’avec la Révolution Française. Dès lors, ils purent intégrer les ateliers mais, pendant longtemps encore, avec réticence de la part de la population. En revanche ils étaient reconnus comme d’excellents guérisseurs et experts en plantes médicinales. “La Berthe” était une de ces femmes longtemps accusées de sorcellerie pour leurs connaissances. Elle ne pouvait se rendre dans la cité que lorsqu’un de ses nobles Toulousains la faisait demander. Elle assista à l’ouverture du Canal Latéral, puis à la construction de la Cité Ouvrière et à l’arrivée de ses premiers habitants. Un jour, un jeune garçon, d’une de ces familles, tomba gravement malade. Les médecines traditionnelles restèrent impuissantes. Alors, on alla chercher Berthe. En quelques semaines, l'enfant reprit des couleurs et guérit définitivement. De ce jour, elle put venir librement dans les rues de plus en plus peuplées du quartier où tout le monde lui donna de quoi vivre dans sa cabane. Mais Berthe, un jour, disparut comme par enchantement. On raconta pendant longtemps qu’elle avait rejoint la Reine des Cagots, celle que la légende appelle en occitan ”Pe d’auca” (prononcer “Pé d’aouco”), c’est à dire “Patte d’oie” : En fait, la fameuse Reine Pédauque !

 

Dans le quartier Saint Cyprien, la place de la Patte d’Oie doit son nom, aux dires des historiens (voir Pierre Salies « Dictionnaire des rues de Toulouse ») à sa forme en patte de ce palmipède. Mais la légende raconte que Marcellus, le cinquième roi au temps où Toulouse était la capitale du royaume Wisigoth, découvrit un jour, à San Subra, Saint Cyprien aujourd’hui, une source d’eau si pure qu’il y fit construire un aqueduc pour alimenter le palais de sa fille, la Reine Pédauque. Étrange non ?

 

Emile Graoutesègue

LLPJ 138 - "Un Président à Toulouse !" 
 

Lundi 4 octobre 1852 : dès huit heures du matin, la place du Capitole se remplit de citoyens arborant les couleurs de la république. Ils avaient été prévenus par un affichage de la préfecture. Monsieur le préfet Chapuis-Montlaville demandait aux  toulousains de « se rendre disponibles » ce jour-là pour acclamer le “Prince Président”. L’arrivée du cortège présidentiel n’était prévue que pour quatre heures de l’après-midi, mais dès midi il était déjà difficile d’accéder au Capitole. Et régulièrement, le maire Jean-Louis Cailhassou apparaissait au balcon de l’hôtel de Ville pour juger de l’ambiance. Par chance, le temps était clément. Un agréable soleil d’automne réchauffait la ville. À partir de trois heures et demie, les premiers applaudissements et ovations parvenaient de la Porte Narbonnaise. Louis- Napoléon Bonaparte, président de la Seconde République, entrait dans Toulouse venant de Carcassonne. Les vivats se rapprochaient en même temps que le  convoi. Comme à son habitude, avant d’entrer en ville, il avait enfourché son cheval et c'est en cavalier majestueux qu’il allait à la rencontre de la foule amassée le long des avenues. Les cris se firent plus précis. A travers les “vive le Prince-Président” ou  "vive Napoléon" On pouvait déceler quelques ’’vive l’Empereur*”. Le maire et tout son Conseil Municipal accueillirent leur hôte devant la porte principale du Capitole et lui remirent les clés de la ville. Le reste de la journée fut réservé à recevoir, dans la Salle des Illustres, les autorités locales, politiques, militaires, religieuses. Après un somptueux repas offert par la municipalité, tout ce beau monde prit congé et se retira pour prendre un repos bien mérité. C’est ce moment que choisit Louis-Napoléon Bonaparte pour faire venir son cocher à qui il avait confié une importante mission : il avait appris que Toulouse était certainement la ville la plus festive de tout le midi et que, le soir venu, la bourgeoisie toulousaine allait s’encanailler dans ces maisons closes nombreuses autour de la ville. La plus réputée était située dans le jardin de l’observatoire, sur les côteaux de Jolimont. C’est là qu’il se fit conduire, vêtu d’un trois-pièces gris très sobre le rendant méconnaissable. Devant la porte se tenait un gardien de forte corpulence. Poliment les deux hommes se saluèrent. “Bonsoir Monsieur, votre invitation s’il vous plaît !”

Le Président parut surpris : ” Me demander une invitation, à moi !” Mais, il n’insista pas de peur que la situation, bien que cocasse, ne se retrouve à la une des journaux. Il rentra donc rapidement, et très tôt, à la surprise de son épouse Eugénie, habituée  de ces sorties nocturnes*. Mais l’homme bafoué est rancunier. Dès le lendemain il fit installer à l’entrée de la rue qui conduit à cette maison des bornes obligeant les visiteurs à descendre de leur calèche et à se rendre vers l’établissement en marchant aux yeux de tous. Pour la journée du 5 octobre, le protocole avait prévu une visite en un lieu de souvenir à la gloire des Bonaparte, à savoir les Ponts-Jumeaux. Louis-Napoléon écouta avec ravissement comment les troupes de son oncle Napoléon Premier avaient mis en déroute les troupes anglaises ce 10 avril 1814. Dans le port de l’Embouchure une péniche avait été décorée en l’honneur du futur Empereur. Louis Napoléon et une partie de son entourage embarquèrent pour découvrir la première tranche du canal latéral ouverte à la navigation. La barque (comme on dit à Toulouse) glissait dans un cadre au charme bucolique. Une partie de la suite du Président en profita pour se laisser porter par les bras de Morphée. Sitôt sorti du port, Bonaparte aperçu une belle résidence proche du canal où régnait une vive activité. “ Messieurs, pouvez-vous me dire qu’elle est cette belle demeure ?” Tout le monde se regarda en hésitant. “ Monsieur le Président… expliqua le capitaine de cette embarcation… ici on l’appelle le Vincennes ou le petit Vincennes. On dit  que c’est une de ces maisons ou les hommes aiment se rendre le soir venu” Bonaparte en resta coi. Il pensait bien que c’était une maison close. Mais pourquoi l’appeler Vincennes ? Il connaissait bien le château de Vincennes. C’était une bâtisse austère, près de Paris, qui servait de prison et d’arsenal. Rien d’un lieu de divertissement. L’épouse du chef des gardes  de cette forteresse qui vivait dans ces murs, Léonie Daumesnil, écrivait dans ses mémoires : “Vincennes n’était point un lieu de plaisir, il s’en fallait de beaucoup. L’aspect même en était horriblement triste.”  Alors pourquoi avoir donné cette appellation à une maison de divertissement ? La balade s’acheva aux portes du département du Tarn et Garonne. Le soir venu, le futur Empereur fit venir son fidèle cocher. Tous deux partirent vers cette belle maison aperçue dans l’après-midi. Là, personne pour lui demander le moindre papier. “Bonsoir Monsieur, bonne soirée”.  Ce qui se passa à l’intérieur, personne n’en sut jamais rien. A-t-il eu l’explication de cette enseigne ? Les anciens qui m’ont rapporté cette histoire ne m'ont pas dévoilé la suite. Mais peut-être eux-mêmes n’en surent jamais rien*.

  • 1-Louis-Napoléon Bonaparte provoque un coup d'État entraînant la dissolution de l’Assemblée nationale le 2/12/1851. Le 2/12/1852 il devient Napoléon III Empereur des Français. Ce second Empire s'achève le 2/9/1870
  • 2-Louis-Napoléon Bonaparte était connu pour son goût des femmes. Sa maîtresse la plus célèbre : La Comtesse de Castiglione.

 Au numéro 97 bis du boulevard de Suisse un panneau porte toujours ce nom "VINCENNES", sans d'autres explications…

LLPJ 136 - "Atypique, vous avez dit atypique ?" 
 

Les histoires d’ici, d’Emile Groutesègue : C’est promis, il y en aura d’autres !

En racontant, je me fais plaisir et j’essaie de faire plaisir à ceux qui me lisent. Lorsque j’écris « l’Histoire » ou les petites histoires de mon quartier (et ce n’est pas toujours facile) c’est en particulier pour le faire aimer à ceux qui viennent y vivre et le découvrent. Mais… “Ecrire est une audace, écrire une histoire de Toulouse une témérité”. Ainsi parlait Henri RAMET magistrat, président de la cour d’appel  de Toulouse de 1921 à 1929. Ce que la ville retient surtout de cet écrivain reconnu, c’est son “Histoire de Toulouse” que l’on nomme carrément…“LE" Ramet!                            Emile Graoutesègue

Toulouse intra-muros a suivi ou subi les aléas de l’histoire, des premiers habitants à l'ère moderne en passant par les époques Wisigothe, Romaine, par la croisade contre les Albigeois, détruisant  notre culture occitane, ainsi que les guerres de religions et ses histoires locales (voir l’affaire Calas). Notre ville est l’initiatrice de premières avancées industrielles avec les moulins à grains hydrauliques sur Garonne : ils deviendront  plus tard, avec le système capitaliste (voir Toulouse Capitale du capitalisme) une centrale électrique novatrice. Tout cela après avoir déjà connu son  enrichissement avec la culture du pastel. Et puis il y eut ce que Colbert, premier ministre de Louis XIV, qualifiait de « plus important chantier du siècle (17°) et des siècles à venir », ce que même les romains n’avaient pu réaliser, le creusement d’un canal reliant la mer Méditerranée à la mer Océane. Kilomètre zéro de cette voie fluviale, notre quartier des Ponts-Jumeaux enfin ainsi nommé et reconnu, et aussi les quartiers voisins amis (Minimes, Sept-Deniers, Amidonniers) suivirent tous cette évolution. Ces terres autour de la ville auront leur propre Histoire avec un grand H et leurs petites histoires au gré du temps. Terres des Capitouls, haut lieu d’une bataille napoléonienne, berceau de l’aéronautique avec l’usine Dewoitine de Saint- Eloi, cœur de la résistance anti nazie (dont on ne parle pas assez) chez nos voisins des Sept-Deniers. Et puis l’explosion de l’ère industrielle, d’abord sur les Amidonniers puis tout autour du Port de l’Embouchure. Voilà sur quoi notre quartier est construit. Bien sûr tout n’a pas été toujours rose comme notre belle ville. Une des dernières plaies fut la prostitution urbaine et ses nuisances. Mais, cela est-il un fait nouveau ? (car un jour je vous conterai les mésaventures d’un président de la République en visite à Toulouse…). La seconde guerre mondiale  a mis à mal le prestige de la cité, mais je vous narrerai l’histoire d’un grand homme, Emile Dewoitine.

Voilà, j’ai écrit ce texte car cette fois-ci je n’ai pas eu le temps de développer une de ces petites histoires de notre cité, que je tiens de nos anciens encore en vie qui y sont nés ou qui y ont vécu. Il en reste quelques-unes que je vous réserve pour les prochaines « LLPJ » du Comité !

A lèu (à bientôt) comme disent les occitans.

Emile Graoutesègue 

LLPJ 135 - "Atypique, vous avez dit atypique ?" 

Vous entendrez souvent les gens du Comité dire, au sujet de notre quartier : « il est atypique, hors normes ». Hormis les quartiers récents comme Borderouge, la Cartoucherie, les plus anciens sont d’antiques faubourgs de la ville ; comme Saint Cyprien, ou bien des communes rattachées à Toulouse comme Saint Martin du Touch. Notre quartier n’est rien de tout cela. Il doit son existence à l’ouverture du Canal du Midi en 1681 et de celui de Brienne en 1776. Et, cent ans après, à la construction de la Cité Ouvrière. Mais notre identité « Quartier des Ponts Jumeaux » date du vingt et unième siècle. Car celle-ci ne sera reconnue qu'en 2014 par un arrêté municipal à la demande du Comité de Quartier. Alors, il n’est pas atypique, le quartier ? Et cette Cité Ouvrière dont je vous ai tant de fois parlé ? C’était un des premiers lotissements de la région ; peut-être le premier avec des maisons vendues à crédit. En 1870 la Société des Cités Ouvrières et Industrielles de Toulouse est créée. Son siège est situé au 51 de la rue Pargaminières. Cette même année, les vingt premières maisons (des maisons « Toulousaines ») sont construites. L’année suivante, une quarantaine est livrée. En 1875, la totalité des lots sont vendus, soit quatre cents maisons. En France, 1870 voit la chute du Second Empire et l’avènement de la troisième république, la guerre contre la Prusse et la défaite de la France, et 1871 l’insurrection et la commune de Paris. Notre ville a sa propre rébellion et les Toulousains proclament la Commune de Toulouse. Elle dure trois jours, les 25,26, et 27 mars 1871. À sa tête, le préfet du département, un certain Armand Duportal. Et pendant ce temps, la Cité Ouvrière, comme si la vie autour n’était qu’un long fleuve tranquille, s’agrandit. Mais qui est à la tête d’un tel chantier ? Le propriétaire des terrains et président de la société immobilière : un personnage que je vous ai déjà présenté, un des plus importants propriétaires terriens du département, le Comte Auguste de Brettes-Thurin. En 1871 il est également élu député de la troisième circonscription de la Haute Garonne, sur une liste de droite en tant que légitimiste favorable au retour de la royauté. Un noble qui siège à l’assemblée nationale auprès des royalistes et qui, pourtant pendant ce temps construit des maisons, “ pour permettre à toutes personnes laborieuses d’acquérir une maison avec jardin avec quelques minimes économies que tout le monde peut faire ». Ainsi se présentait la Société des Cités Ouvrières. Atypique, non ? Ces maisons étaient vendues 3300 francs, ce qui représentait environ trois ans de salaire. Toutes les maisons furent vendues en cinq ans, et plus de deux mille personnes vinrent peupler ce nouveau quartier. Le reste de l’histoire, vous le connaissez, je vous l’ai souvent raconté. Ah ! J'oubliais, en 1880, les nouveaux propriétaires se regroupent pour demander à la Mairie de Toulouse l'ouverture de leurs rues vers le Canal du Midi et l'éclairage de la cité. Les prémices d'un comité de quartier...

Alors, pas atypique notre quartier ? 

Emile Graoutesègue

LLPJ 134 - Ô Toulouse… On l’appelait la Ville Rose, avec un joli accent du midi.

On la disait fille de Rome pour ses couleurs de feu. Elle n’est plus que The Pink City (avec un accent anglo-saxon),aux couleurs de pierre et de béton bien tristes.

Déjà à la fin du XIXème siècle, lors de la révolution industrielle, ils durent affronter la densification de la population, devant l’arrivée des nouveaux ouvriers venus de nos campagnes. Alors ils construisirent des maisons à l’horizontale, où les gens aimaient se rencontrer : une maison, un jardin, une habitation, un espace vert. Pour une toulousaine, il ne fallait pas moins de trois mille cinq cents briques ”foraines”. Alors, pour une cité de quelque trois cent cinquante demeures, il fallait en faire venir, des briques !! Mais que nenni !  Car la briqueterie n’était pas loin : de l’autre côté de la rue, à l’angle du chemin du Béarnais et du chemin Notre-Dame (rue Daydé). Elle existait déjà en 1753. En 1851, elle emploie plus de 50 personnes, c’est une des plus importantes briqueteries de la région. Et la construction de la cité amplifia cette réputation.  Bien vite, ces mêmes bons voisins reprochèrent au briquetier d’être trop proche, et qu’il polluait  leurs maisons. Mais l’affaire marchait bien, si bien qu’un toulousain, le sieur Bonnafous, demanda au préfet de l’époque Charles Ferry (le frère de Jules, premier ministre du gouvernement de Jules Grévy) l’autorisation de construire une autre briqueterie à une lieue de la nôtre, à Ginestous. Elle sera le dernier vestige de cette industrie détruite en 2014. Avec elle disparurent les « maisons toulousaines », même si certaines résistent encore aux convoitises des promoteurs.  Aujourd’hui on construit des tours de Babel pour loger les néo-toulousains venus des pays voisins, avec leurs belles cultures… mais pour vivre reclus dans leur bel appartement.

  • Un balcon sans fleurs paraît bien triste
  • Faut-il détester à ce point les couleurs
  • Pour refuser de voir, sur la pierre grise
  • Même en miniature pousser un jardin
  • Et faut-il ainsi haïr les parfums
  • Pour, sur la ferraille noire si triste
  • Ne pas laisser fleurir le jasmin ?  
  • Fernandez Moreno (poète Argentin)


Tholose réveille-toi, ils n’ont rien compris

Emile Graoutesègue

LLPJ 131 - 25 août 1958, une date oubliée


1958 : c’en est fini depuis longtemps des tramways hippomobiles, des péniches tirées par des chevaux. Le mur de ronde, sur le boulevard de Suisse, a disparu. Les champs, petit à petit, se transforment en lotissements. De nouvelles entreprises se sont installées ici et là : métallurgies, dépôts de carburant…. Ce lundi 25 août, la nuit est chaude, très chaude. Tous les habitants de la cité sont dans les rues. Le ciel est du rouge écarlate d’un vaste coucher de soleil. Mais les sirènes des véhicules des pompiers, des policiers, des ambulances retentissent de toutes parts. Une odeur âcre flotte sur toute la ville. Certains riverains*, proches des dépôts de carburant en feu, chargent leurs véhicules pour fuir le brasier. Ce qui était un doux mois propice à la détente est devenu, en un instant, une nuit de terreur. Mais que s’est-il donc passé ? Depuis le premier novembre 1954 les combats font rage en Algérie, et ce pays demande son indépendance. En 1957, le FLN (Front de Libération Nationale) envoie sur le continent un de ses lieutenants, Omar Boudaoud. Sa mission, créer un climat d’insécurité afin de contraindre le gouvernement français à retenir une partie de son armée sur le continent. Dans la nuit du 24 au 25 août, la France est en feu. Toutes les régions sont concernées. Les commissariats, les postes de police, les casernes, les raffineries sont attaquées, tout cela en une nuit. À Paris trois policiers sont tués dans un commissariat, les locaux brûlés. En Bretagne et dans le Midi les dépôts de carburant sont sabotés. À Marseille, les cuves brûlent pendant une semaine. Sète, Port la Nouvelle sont en flammes. Et Toulouse n’est pas épargnée : dans notre quartier, deux cuves du dépôt de la firme Mobil Oil, entre le Canal Latéral et le boulevard de Suisse, sont détruites. Huit mille mètres cubes d’essence brûlent pendant deux jours. Des flammes de plus de cent mètres de haut sont visibles à vingt kilomètres à la ronde. Cette guerre ne cesse qu'en juillet 1962 avec l’indépendance de l’Algérie. De tels événements peuvent-ils survenir de nos jours ? Avec la révolution technologique, un nouveau mode de vie et de nouveaux besoins sont apparus. Ces entreprises se sont installées près des villes avec leurs pollutions en tous genres. Elles sont devenues, avec le temps, indispensables. Aux dires des collectivités, certaines sont « stratégiques » pour l’économie locale. Mais elles sont aussi un véritable danger en cas d’accidents techniques, technologiques et de véritables bombes pour des personnes malveillantes prêtes à tout pour des revendications de tout ordre. Les dépôts pétroliers dans notre quartier ont été déplacés… de quelques hectomètres. Le 21 septembre 2001 l’explosion dans l’usine AZF à dix kilomètres des Ponts-Jumeaux a touché tout Toulouse et fait des millions de dégâts et de nombreuses victimes.

* Je me souviens avoir passé la nuit enfermé dans la 4CV familiale, au milieu des valises faites en toute hâte en cas d’évacuation urgente : notre maison, située à 200 mètres des incendies, était menacée. Les volets métalliques devenaient brûlants, les plaques de métal des cuves explosées retombaient à quelques mètres, dans le champ occupé aujourd’hui par la résidence Emeraude. Ce que l’on appelait innocemment jusque-là « les événements d’Algérie » devenait une guerre.

Milomes, rédacteur de la LLPJ.

« La Lettre des Ponts-Jumeaux » cherche des témoignages, pas obligatoirement anciens, sur la vie de notre quartier. Et pourquoi pas également des rêves et des anticipations sur ce qui serait notre quartier dans 5, 10, 30 ans ?

LLPJ 130 - “Bonjour maman” (une suite de “retour à la maison” paru dans la  LLPJ 129 du 12 décembre 2022)

En 1914, Toulouse comptait 150.000 habitants. Durant la première guerre, elle va perdre 4000 hommes, principalement âgés de vingt à trente ans, 15% des jeunes mobilisés. En recherchant les noms de ces habitants du quartier morts sur les champs de bataille dans l’est du pays, il m’est revenu l’histoire que m’avait racontée ma grand-mère, il y a fort longtemps : un soldat dont le nom figurait sur un monument aux morts mais qui était rentré bien vivant dans sa famille, ou ce qu'il en restait, en 1919.

Il s’appelait Adrien, il était né en 1894 dans une maison de la cité* achetée par ses parents dans les années 1880. En avril 1914, alors âgé de vingt ans, il avait épousé Antoinette, une jeune ouvrière de la Manufacture des Tabacs. Fils unique, Adrien s’installa avec son épouse dans la maison familiale. Mais le 2 août 1914 l’ordre de mobilisation générale affiché sur les murs de la ville vint anéantir les beaux rêves du jeune couple. Incorporé au 14ème régiment d’infanterie, Adrien se retrouva rapidement dans les tranchées autour de Verdun. Il avait promis à sa belle une lettre chaque jour. C’est ce qu’il fit les premiers mois, prétextant que, pour lui, c’était le seul moyen de s’évader des champs de batailles malgré le bruit des obus qui explosaient autour de lui. Dans la cité, les femmes restées seules avec les hommes de plus de cinquante ans non mobilisables organisaient leur vie en s’entraidant de leur mieux. Les articles des journaux se voulaient rassurants, mais le courrier venu du front l’était moins. Les dames avaient rapidement repéré cette voiture de la mairie et son chauffeur venant remettre un courrier à l’une d’entre elles qui rentrait ensuite en pleurs dans son foyer. Antoinette recevait régulièrement une lettre, signe qu’Adrien était toujours en vie.  Après les fêtes de fin d’année 14 et de début 1915, le courrier de son homme ne fut plus distribué. Elle redoutait chaque jour le passage du messager de Monsieur le Maire lui annonçant la mauvaise nouvelle. Mais elle n'arriva jamais : les mois passèrent sans aucun autre courrier ni d’Adrien, ni des autorités. En été 1917, Antoinette fit la connaissance d’un jeune contremaître de l’Arsenal. Elle se mit en couple avec lui, avec l’aval des parents d’Adrien qui, bien que refusant de mettre un ruban noir sur la photo de leur fils, n’espéraient plus depuis longtemps son retour. Au lendemain du 11 novembre 1918, toute la ville fêtait la victoire en oubliant ses soucis, ses privations et pour un instant… ses morts. Il fallut attendre quelques mois encore pour voir revenir les survivants de cette horrible guerre. Certains ramenaient des nouvelles de compagnons restés là-bas dans ces vastes cimetières comme celui de Douaumont. Un jour de juillet 1919, un de ces soldats frappa à la porte. Francette, la mère d’Adrien était seule. Antoinette passait le plus clair de son temps avec son ami, et le père d’Adrien, docker sur le port de l’Embouchure, étant mort dans un accident du travail (pour ses collègues présents sur les lieux, cela ressemblait plus à un suicide qu’à un accident). Francette ouvrit la porte à un soldat bien amoché, un bandeau sur l'œil droit, une jambe en moins au niveau du genou. “Bonjour Maman !”.

L’histoire de ma grand-mère s’arrête là. Je n’ai jamais su ce qui s'était dit entre Francette et Adrien, et ce qu’il était devenu sinon que son nom figurerait encore sur un monument aux morts. Le 11 novembre 2023, nous aurons la possibilité de nous souvenir d’Adrien et des autres habitants du quartier disparus entre 1914 et 1918 sur les champs de bataille, mais aussi de célébrer les 100 ans de la naissance de notre pilote Américain mort pour la France à la veille de la libération de Toulouse. Daniel HALEY était né le 11 novembre 1923, c’est son immense portrait qui figure sur la fresque de la rue Montmorency (voir plus haut : « Le souvenir dégradé ».

Emile Graoutesègue.

*Rue de la Cité, aujourd’hui rue Roland Garros 

LLPJ 129 - L’Histoire d’ici, par Emile Graoutesègue : « Retour à la maison »

Quand vous arrivez d’Auch, de Tarbes ou de Narbonne, les grands panneaux lumineux vous annoncent : « Ponts-Jumeaux, cinq minutes », (mais parfois : « vingt-cinq minutes » !), car ici les distances se mesurent en temps, pas en kilomètres. Mais qu’appelle-t-on « Ponts-Jumeaux » ? Chez nos voisins des Amidonniers, la MJC s’appelle « des Ponts-Jumeaux ». Dans les années soixante, mon collège, dans le quartier des Sept -Deniers s'appelait « des Amidonniers ». Aujourd’hui c’est le collège des Ponts-Jumeaux. Mais ici, dans notre quartier, tout est maintenant « Ponts-Jumeaux ». En effet, quand il fut décidé de construire une cité dans le quartier, c'est tout naturellement qu’on la nomma « Ponts-Jumeaux ». Et puis il y eut le Comité : lorsque quelques riverains décidèrent de venir en aide à ces bénévoles gardiennes du temple qui depuis des années maintenaient en vie la belle association “Béarnais, Cité ouvrière”, il la baptisèrent « Comité de Quartier des Ponts-Jumeaux ». Mais voilà, pas encore de « quartier des Ponts-Jumeaux ». Car nous n’étions qu’un secteur du quartier des Minimes, comme la Salade, la Vache ou le Raisin. Alors le Comité a demandé à Monsieur le Maire de reconnaître notre identité. Cette demande fut mise à l’ordre du jour d’un Conseil Municipal et elle fut approuvée à l’unanimité ! Mais un quartier sans monument du souvenir à la mémoire de ses morts sur les champs de batailles n’est pas un vrai quartier. Un lieu de recueillement fut créé autour de la stèle du pilote Daniel Haley, à l’initiative du Comité, et tous les 8 mai et 11 novembre nous nous souvenons de nos morts. Le jour de l’inauguration de la fresque, une question fusa : ” Monsieur ! Pourquoi il n’y a pas de noms sur le mur comme au monument aux morts des Minimes ?” demandèrent les enfants du collège Rosa Park, venus chanter la Marseillaise. Notre quartier n'aurait-il eu aucun disparu durant ces guerres ?  Depuis ce jour, je me suis promis d’en retrouver quelques-uns. Leurs noms devaient probablement se trouver sur le monument des Minimes ou des Sept-Deniers, peut-être sur celui de la place Héraclès ? Ce fut laborieux et un peu loin du résultat escompté, qui pour le moment ne concerne hélas que nos parents disparus durant la première guerre mondiale. Voici une liste de noms qui auraient pu figurer sur notre mur du souvenir. Elle ne peut être exhaustive.

 

Jean BOUILLES       1893/1915   Rue Chaussas

François DELLAC    1885/1915 Parc à Fourrage*

Jules DESSAU           ? /1914 Bd De l’Embouchure

Bernard DUCLOS       ?/1917 Port de l’Embouchure

Jean FAURE               ? /1914 La Pescadoure

Gabriel FERRUS        1890/1914 Rue Maignan

Pascal FUSTE           1889/1914 Chemin Notre Dame**

Charles GIL                1879/1915 4 Chemin Notre Dame**

J.P. GREGREUILLE   1891/1914 Parc à Fourrage

Blaise HEBRAIL              ? /1915 BD de l’Embouchure

Jean Marie LEONARD    ?/?   25 Rue du Béarnais

Joseph MARTIN               ?/1914 Ponts-Jumeaux

Antonin MERCADIER      ?/1916 Ponts-Jumeaux

François ROQUES              ?/1917 Port de l’Embouchure

Pierre SAINT BLANCAT      ?/1914 Port de l’Embouchure  

*Av. du Parc à Fourrage, ancien nom de l’avenue E. Dewoitine 

** Actuelle rue Daydé

 

Si un de ces noms vous est familier, n’hésitez pas à m'en faire part.

E. GRAOUTESEGUE  (Dans la vraie vie, vice-président du Comité de Quartier et mémoire des Ponts-Jumeaux, NDLR)

LLPJ 127 - L’histoire d’ici, par Emile Graoutesègue : « LA DAME DE LA CITÉ » 

Les femmes et les hommes partis dans leurs usines, les enfants dans leurs écoles, les rues de la Cité Ouvrière* devenaient un havre de paix où seuls les anciens faisaient office de gardiens des lieux. Dans un calme précaire, en attendant le retour des garnements aux alentours de midi, passait une belle dame toute de blanc vêtue. Elle habitait, depuis peu, dans la cité, une maison en bordure du chemin Notre Dame. Tout le monde la saluait avec respect et l’appelait… Madame. Elle, elle ne travaillait pas. Elle restait chez elle attendant le retour de son homme. Lui, il avait trouvé un travail à l’usine à gaz toute proche. Il se fit rapidement remarquer comme étant, pour sa direction, un perturbateur. Il était parvenu à mobiliser une grande partie des employés et à organiser une grève (on était en 1890) pour améliorer les conditions de travail dans les ateliers. 

La grève dura vingt-quatre heures. Les ouvriers obtinrent gain de cause. Mais lui, il fut licencié sur le champ. Très bon ouvrier, il trouva rapidement un emploi à l’Arsenal, boulevard Armand Duportal, mais en s’engageant par écrit à « ne tenter aucun mouvement subversif ». Il s’appelait Guillaume mais tout le monde l’appelait “l’anarcho”. Dans la cité, on commença à jaser : comment une si belle personne pouvait-elle vivre avec un anarchiste ? Les “bonjour madame” devinrent de plus en plus moqueurs. Anne, tel était son nom, sortait de moins en moins. Elle restait cloîtrée chez elle en s'adonnant à sa seule passion, le jardinage. Elle eut trois enfants, deux filles et un garçon qui furent scolarisés à l’école communale des Amidonniers. Mais toujours très bien tenus comme leur mère, ils étaient, pour tous, les enfants de « Madame ». Elle décéda en 1944, quelques mois après la libération de Toulouse. Elle était née en 1860 dans le château familial, en plein cœur de la Gascogne, d’une famille de haute noblesse du midi et donc promise à un jeune homme de son rang. Mais, “l’amour a ses raisons que la raison ne connaît point” disait Pascal. Elle tomba amoureuse d’un jeune du bourg voisin. C’était Guillaume, souvent recherché par la maréchaussée pour avoir menacé des bourgeois ou avoir brûlé leur récolte. Anne n’en avait que faire. Elle l’aimait. Le reste n’avait aucune importance. Un jour, ils décidèrent de partir pour la grande ville : Toulouse. Anna de Mauléon devint simplement Anne Mauléon. En tant que parente des Brette-Thurin, constructeurs de la cité, il fut facile au couple de s’installer. Son éducation était inscrite dans ses gènes, cela se voyait sur elle. Ses enfants la reçurent en héritage. Ses petits-enfants et arrières petits-enfants en portent toujours la trace. C’était la dame de la cité.

Emile GRAOUTESEGUE

*C’est l’ilot de maisons, toujours existant, qui fut à l’origine du quartier des Ponts-Jumeaux : voir la LLPJ du 30 mai.

LLPJ 125 - L’histoire d’ici, par Emile Graoutesègue : LA LÉGENDE DE TORCOL

Certaines rues de Toulouse portent des noms datant de fort longtemps et dont nous ne connaissons plus les origines. Les historiens qui ont écrit sur Toulouse reconnaissent que le nom le plus énigmatique est celui de ce chemin de notre quartier : « Sang de Serp ». D’ailleurs doit-on dire chemin « de » ou « du » Sang de Serp? Alors je vais vous narrer la légende de Torcol. Dans les champs entre la ville et Garonne se trouvait une propriété appartement à un noble, un Capitoul de la cité. Elle était tenue par une famille de métayers, dans une ferme du nom de Pescadoure. Ces terres produisaient suffisamment pour les besoins du propriétaire et des gens qui y travaillaient. On avait osé, sur ces terres marécageuses, planter des vignes produisant du vin : certes, pas un grand cru, mais en quantité suffisante pour la consommation du maître et du métayer. L'été voyait arriver merles, grives et surtout des volées de sansonnets venant détruire une bonne partie de la récolte. Malgré les épouvantails installés autour de la parcelle, et même si certains volatiles évitaient l’endroit, les étourneaux arrivaient par millier faisant de nombreux dégâts : on devait, chaque jour envoyer des gens chasser les intrus ! Mais un serpent ayant élu domicile entre les rangées, et les volontaires étaient donc…rares. Un jour, l’on vit arriver un drôle d’oiseau pas plus gros que la grive. Lui, il ne se nourrissait que des insectes volant autour des raisins, au grand bonheur du fermier. Le fils de la famille, passant par-là, fut témoin d’une scène originale : les sansonnets picorant près des ceps étaient pourchassés par cet oiseau qui avait étiré son cou démesurément et courait après les envahisseurs, tournant sa tête jusque dans son dos, ne loupant ainsi aucun de ses resquilleurs. L'enfant tout surpris courut raconter le spectacle à tout le monde : l’oiseau tournait la tête autour de son cou ! De ce jour, on appela l’animal le « Torcol ». Il devint le gardien des lieux. Mais le pire restait à venir. Par un chaud après-midi du mois d’août notre jeune garçon de ferme aperçut sur le chemin le serpent venu se chauffer au soleil, mais Torcol le tenant dans ses griffes puissantes et de son bec pointu lui tapant sur sa tête de bête ! Le sang qui en coulait ruisselait sur le chemin. L’enfant courut vers la ferme, criant ; ”lo sang del serp es sus lo camin. L’as tuat, Torcol” Car le serpent était bien mort. Son sang laissa longtemps des traces sur le sentier. Torcol, lui aussi était parti. Mais aucun oiseau cette année-là ne vint souiller la vendange. Le sang du serpent resta longtemps gravé sur le chemin. Aujourd’hui les vignes ont disparu mais « Sang de Serp » est inscrit pour toujours à l'entrée du chemin.
 

LLPJ 123 - L’histoire d’ici, par Emile Graoutesègue : MINGECEBES (Minjocebos) - (suite de l’épisode précédent) 

Catinou et Jacouti, dans l’imaginaire de leur créateur Charles MOULY, vivent dans un joli petit village au doux nom de MINGECEBES. Mais MINGECEBES n’est pas un nom inconnu. « MINJOCEBOS », dans le parler toulousain, est un hameau de SAINT-LYS village du département de la Haute-Garonne sur la route départementale 632 reliant Toulouse à Tarbes via Lombez. Que veut dire ce toponyme ? C’est « Minjo », conjugaison du verbe occitan minjar et « cebos », oignon en occitan.  Donc « Mange-oignons » ou « Les mangeurs d’oignons ». Les histoires de Catinou et Jacouti écrites par Charles MOULY dans les années 40 ont fait la renommée de ce petit coin de la région. D’abord sur les ondes de Radio Toulouse, puis sur les scènes locales et dans la presse écrite comme dans la Dépêche du Midi. Le premier acteur à interpréter le rôle de la Catinou, Gaston DOMINIQUE (ou Dominique GASTON, jamais personne ne le sut vraiment), préférant les petites salles de son pays, refuse les appels de la capitale. Amoureux de son public, il s’est produit plus de cinq mille fois durant vingt ans. Né en 1903, dès l’âge de 14 ans il travaille dans une pharmacie de la place Esquirol comme “gafet” (garçon de course). Mais c’est le samedi et le dimanche qu’il exprime tout son talent sur les scènes et dans les cafés de la ville. Quand Charles MOULY lui propose le rôle de Catinou, sa popularité est déjà reconnue. Il meurt brutalement en 1965 à l’âge de 62 ans d’une crise cardiaque. SAINT-LYS célèbre chaque année, début octobre, la fête de la Catinou organisée par l'association Païs de la Catinou et par les écoles occitanes, “Les Calandretas". MINGECEBES, comme sa proche voisine au joli nom d’ESCANECRABE, est membre de l’association des communes de France aux noms burlesques.

LLPJ 122 - L’histoire d’ici, par Emile Graoutesègue.  Aujourd’hui, nous savons !

  

Il y a quelques semaines le sort de notre belle « toulousaine » m’avait interpellé dans le texte “Qu’est-elle devenue ? ” que vous avez pu lire dans notre LLPJ.  Démolie, remplacée par un bien triste immeuble. Mais l’illustre dame qui vivait-là était morte depuis longtemps, laissant aux enfants l’héritage qu’ils ne surent ou purent préserver. Le propriétaire suivant en fit tout autant et les légataires ne firent pas mieux que répondre à l’appel des sirènes des promoteurs et de leur offre alléchante. Qu’en serait-il advenu si les descendants de la noble dame avaient maintenu la succession de générations en générations ? Auraient-ils eux aussi cédé à la tentation ?  Mais peut-être que la peur de l’expropriation sans grande compensation leur fit peur. Imaginez qu'après avoir protégé durant cent cinquante ans ce bien de famille qui a connu toute l’histoire du quartier et qui certainement en cache de belles (histoires) dans ses murs, on vous dise à vous, le dernier rempart, l’ultime fils à être né dans cette demeure : « Voilà c’est fini, plus personne ne naîtra ici, votre maison est dans le « secteur à restructurer », en deux mots… on démolit et on rebâtit ! ». L’ironie de cette histoire c’est surtout lorsqu' on vous demande, à vous, « quel type d’immeuble préféreriez-vous à la place de votre vieille toulousaine » ? Mais rassurez-vous, cette mode n’est pas nouvelle. Voilà plus de quarante ans, un de ces toulousains, inspiré par les lettres et la poésie, écrivait : « Elle est pour moi, miraculée, une relique dans tout son charme désuet et bucolique. Je fais un long détour, parfois, pour la frôler. Entre amis, nous parlons à voix basse, tant nous avons tous peur d’éveiller un rapace qui pourrait bien venir, un soir, nous la voler ». Il s’appelait François BOUSGARBIES, collaborateur de la revue « L’Auta », décédé en 1980.